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Romans, nouvelles et vieille boutique : Lysiane D’Haeyere

Publié le 9 novembre 2010

En mai 2010, l’Université de Liège (par le biais du Centre d’étude du livre contemporain) organisait une journée à la mémoire des Éperonniers et de Lysiane D’Haeyere, disparue en 2009.

(Crayonnés ou Anecdotes, essais & autres faits divers.)

La vieille boutique de la rue des Éperonniers

La première fois que je vis Lysiane, c’était dans la boutique, la vieille boutique de la rue des Éperonniers. Qu’on me pardonne d’user de ce terme de « boutique », que je préfère à celui de « librairie », qu’on utilise aujourd’hui à tous vents, pour désigner n’importe quel marchand de papier imprimé. « Boutique » a de la noblesse, mais une noblesse modeste ; ce n’est pas un mot snob ; il y a en lui un rien de désuet, une touche d’artisanat, qui convient admirablement à celle qui fut mon tout premier éditeur (rendant soudain cette chose possible : voir se matérialiser sous forme d’un livre une compilation de feuillets informes qui, sans cela, eussent jaunis au fond d’un tiroir). Ce qu’il y a de curieux dans cette vieille boutique, c’est que je n’en ai pratiquement aucun souvenir aujourd’hui, hormis le fait que, d’emblée en y pénétrant, j’avais pensé qu’il s’agissait là d’une « boutique » et que le premier adjectif qui me vint à l’esprit pour la qualifier était bien celui de « vieille ». Je me retrouvais donc dans une vieille boutique pleine de livres, face à une dame dont j’avais déjà ouï parler de l’intransigeance, voire d’une certaine dureté parfois inconséquente, chuchotait-on, qui rendait le contact entre elle et les acteurs du petit monde des lettres sinon difficile, du moins aléatoire. Quant à savoir à quoi ressemblait exactement cette vieille boutique, je l’ignore. Au point tel que je me dis parfois que ce moment où je rencontre Lysiane pour la première fois dans une vieille boutique d’une ancienne rue de Bruxelles est un moment purement imaginé : reconstruit, suscité — qui sait ? — par une espèce de désir de donner pleinement son sens au nom de cette maison d’édition dont je me réjouis d’avoir fait partie des meubles à deux ou trois reprises.

C’est trop beau de se dire que j’ai eu la chance d’entrer aux Éperonniers par la porte de la rue des Éperonniers. Ce devait être au tout début de l’année 1991, au siècle passé. Quelques mois, je crois, avant que nous n’apprenions à jongler avec des dénominations exotiques de contrées que le joli nom de « Yougoslavie », pour la tranquillité des leçons de géographie, avait jusque-là escamotées ; c’était l’année de Bush père (nous ignorions, veinards que nous étions, qu’il eût un fils) ; Gorbatchov, Baudouin, Mobutu, John Major… J’en passe et des meilleurs… Il devait y avoir aussi quelque Premier Ministre en Belgique, mais je ne sais plus qui ; peut-être un Flamand, allez savoir… Bref, j’ai ce souvenir de voir pour la première fois cette dame très énergique, au regard franc, à la chevelure courte, argentée, brillante, dans un environnement un peu poussiéreux de livres et d’étagères tout encombrées. Il me suffirait pourtant de googler un coup, je suppose, pour m’informer de la date exacte du déménagement des éditions vers le Botanique ; je ne l’ai pas fait, je préfère m’en tenir à ces approximations peut-être inventées de toutes pièces. Je ne suis sûr que d’une chose : aux Éperonniers rue des Éperonniers, si j’y suis allé, je n’y suis allé qu’une seule fois.

Du Botanique à Tour & Taxis

La deuxième fois où je rencontrai Lysiane (ou la première, c’est selon), c’est au Botanique, qu’elle détestait tant. Elle s’y trouvait comme en exil, sous la coupe d’autorités culturelles qu’elle avait du mal, quelque indispensables qu’elles fussent pour la survie de ses livres, de nos livres, devrais-je dire, à supporter. Elle m’avait demandé d’ailleurs, vers la fin des années 90, au moment de la publication de mon deuxième roman, Derrière les plinthes, d’écrire une sorte de roman satirique.

Ce lieu de culture l’avait fait souffrir à coups (disait-elle) de loyers immodérés et de tracasseries de tous ordres, le tout pour bénéficier d’une boutique exiguë qui était aussi poussiéreuse que la première et qui ne recevait que rarement la visite d’un client de passage. C’est là un de mes grands regrets vis-à-vis de cet être de choc : jamais je ne suis parvenu à répondre à cette commande qui lui tenait tant à cœur. Certes, je lui proposai un manuscrit, mais il ne correspondait pas à ses attentes, et elle le refusa, comme elle m’en avait déjà refusé un autre peu après la publication de mon premier roman, Les Couleurs, en 1994. J’acceptai sans discussion ce deuxième refus ; nous nous étions juste mal compris. Elle aurait souhaité que je fisse la démarche de rencontrer, carnet en main, des membres du personnel, que je prisse note des circonstances kafkaïennes que tous auraient eu à me narrer afin d’en faire une sorte de récit plein d’alacrité : j’aurais ainsi tourné en ridicule les hautes autorités de ces serres culturelles et rendu enfin justice à ces serfs qui se pliaient en souffrant et en silence aux corvées curieuses qu’on leur faisait subir. Il y eut bien quelques notes — puis zut ! C’est une satire inventée de toutes pièces que j’écrivis au bout du compte et allai lui présenter, non plus dans ce Botanique honni, mais dans le bâtiment de Tour & Taxis jouxtant la rue Picard, où notre coriace éditeur était allé entre-temps poser ses volumes. Lysiane avait la dent dure et mon texte, de fait un peu mou, ne l’avait pas assez. Ah ! qu’est-ce que cela aurait dû être drôle pourtant, et réconfortant, de lui rendre ce plaisir suprême ! Hélas ! qu’est-ce qu’elle a dû être déçue !

Sans doute ne l’avais-je pas prise assez au sérieux. Je reconnais du reste qu’il m’a fallu du temps pour en arriver à apprécier ses extraordinaires qualités à leur juste mesure : voilà une dame que je n’arrivai pas, à ma grande honte aujourd’hui, à admirer d’emblée. Or, le jour où elle refusa ce manuscrit sur le Botanique, elle avait justement quelque chose d’admirable que la déconfiture ambiante soulignait sans équivoque. Elle avait reçu la visite de journalistes du Matin, et une belle photographie de Lysiane avait été publiée dans ce quotidien éphémère : on la voyait assise dans un fauteuil de récupération, sous une grosse lampe cabossée, ramenée elle aussi sans doute de la place du Jeu de Balle, et son regard, et son sourire dans cette atmosphère très contrastée, d’un noir et blanc on ne peut plus symbolique, manifestaient une volonté, une ténacité qui me fit comprendre que oui, définitivement, c’était une personne admirable. Quiconque, dans les circonstances, dont je ne connus pas le détail mais que je devine aisément, qui l’avaient menée dans cette espèce de squat alternatif, magnifique endroit quand on a vingt ans et de grandes espérances, terrible purgatoire quand on en a quelques dizaines de plus et un grand passé, quiconque se serait à sa place laissé abattre. Et pourtant, ce sont les mois dont je retiens le plus de souvenirs. Romans, nouvelles, publications. Sa combativité était extraordinaire, et il y avait d’ailleurs — on approchait du terme du siècle — une effervescence autour de ses livres, dont les jaquettes venaient enfin de changer (je n’ai jamais aimé la première mouture des « Maintenant ou Jamais ») et laissaient espérer la confirmation d’une vraie renaissance.

Cette espèce de squat lui avait donné cet allant magnifique qu’en ce qui me concerne, je n’avais pas toujours su voir auparavant. Lysiane avait un comportement déroutant, qui nous bousculait dans nos présomptions et dans nos certitudes et qui nous poussait parfois à penser qu’elle déraillait ou qu’elle racontait n’importe quoi. Bien sûr, ce sont des choses qui lui sont parfois arrivées, mais je sais qu’elle eut souvent raison. À Tour & Taxis, ce fut comme une révélation. Je compris alors combien d’énergie la littérature demande qu’on lui sacrifie, pour peu qu’on la prenne au sérieux. J’avais ressenti la même chose, plus ou moins à la même époque, en rendant visite à Maurice Nadeau, dans les bureaux désuets de la Quinzaine littéraire, rue du Temple, peu avant que je ne sais plus quels pouvoirs publics leur octroie avantageusement un espace plus approprié, près de Beaubourg, pour les sauver d’un propriétaires aux dents longues. (Remarquons au passage que chez nous, ce sont plutôt les pouvoirs publics qui, dans le cas des Éperonniers, ont joué le rôle du propriétaire aux dents longues.) Ce contraste entre une valeur spirituelle, « symbolique » pour reprendre un terme plus sociologique, et une réalité franchement décrépite était saisissant. Je le ressentis plus d’une fois rue Picard, à Tour & Taxis, sur le trottoir de laquelle rue, d’ailleurs, j’eus le plaisir de rencontrer, un ou deux ans peut-être avant sa mort, et pour l’avant-dernière fois, cette chère Lysiane sur le chemin de la Foire du livre. Sa combativité, constatai-je, semblait l’avoir quittée depuis longtemps et ne fit que ressortir d’autant plus violemment l’image de celle qu’elle avait été lors de son arrivée à Tour & Taxis. À l’époque de sa renaissance, lorsque je pris pleinement la mesure de toutes ses qualités.

Une rigueur jusque dans ses haines

Je comprenais alors la chance que j’avais eue d’être publié par ses soins. Il y avait une vraie cohérence dans ses choix et une exigence de rigueur dont j’ai pu bénéficier à quatre reprises : deux fois pour me voir refusé, deux fois pour me voir publié. J’ajoute que les publications (j’ignore comment cela s’est passé pour d’autres) ont toujours fait l’objet d’une relecture extrêmement sévère, avec elle et avec l’une de ses personnes de confiance. Tout y passait : les possessifs qu’elle n’aimait pas trop, les adjectifs inutiles… Bref, une leçon de modestie, que j’avoue avoir acceptée sans trop de douleur pour mon nombril. Je sais, pour avoir essayé maladroitement de le faire dans le cadre d’une revue littéraire (écritures)que j’ai animée durant quelques années, combien ces corrections peuvent être vexantes pour l’auteur. Or, c’est aussi ça, un texte édité : la nécessité de se remettre dans des pas que l’on croyait appartenir au passé, d’en corriger certaines empreintes, voire d’en modifier parfois le rythme. On refait un chemin qu’on était convaincu ne plus devoir refaire. Hé non ! ce n’est pas encore fini… C’est une façon d’aller jusqu’au bout de certaines exigences dont, sans Lysiane, je n’aurais peut-être pas eu vent.

Cette rigueur, Lysiane l’avait aussi dans ses haines. Une autre idée fixe que celle de tourner en ridicule le Botanique lui trottait en tête, plus terrible celle-là. Lysiane détestait les fascistes. Elle aurait été servie aujourd’hui. Mais par-dessus tout, les fascistes de la littérature la bouleversaient. Notamment un certain éditeur, qui, à côté d’ouvrages de littérature slave et de littérature belge, entre autres, n’hésitait pas à publier, dans des collections plus discrètes, des opuscules appelant, si je me souviens bien, l’Occident à se réveiller, à être vigilant, et tout le tralala. Ce qu’elle me montra une ou deux fois pour étayer ses dires était en effet incontestablement puant. Un jour, elle ferait quelque chose, répétait-elle, d’autant plus que notre Communauté et certains de ses auteurs semblaient apprécier cet éditeur prestigieux et au demeurant — je n’en serais pas étonné — le plus charmant homme du monde.

Lysiane sur son lit de mort

La dernière fois que j’ai vu Lysiane, elle était déjà morte. Couchée sur son lit de mort, dans une maison de retraite de la rue Blaes. La veille ou le jour de l’inauguration de la Foire du Livre. Ce fut ma façon de me rendre une dernière fois près d’elle.

Il y avait une atmosphère très calme, de la musique, des fleurs, de l’encens peut-être : un petit côté oriental, zen, qu’elle aimait beaucoup et qui a dû l’aider dans sa vie plus d’une fois.

Son visage était jaune, on voyait ses mains tenir un objet, une photographie peut-être. J’ignore pourquoi mais je me suis souvenu alors de tartines à demi pourries qu’elle avait sorties d’un sac, un jour où je lui avais dit que j’avais faim et que ma journée à l’école avait été pénible. J’étais passé au Botanique avant de rentrer chez moi. Il fallait qu’on discute, je ne sais plus de quoi. D’un journaliste de la radio qui souhaitait me rencontrer pour Derrière les plinthes. C’étaient des tartines au fromage, sur la fraîcheur duquel j’émis en riant quelque doute. Elle évoqua la découverte de la pénicilline et n’insista pas.

Puis, en observant ses traits figés qui n’exprimaient plus rien et qui m’auraient fait comprendre, si besoin en était, qu’il n’y a plus rien d’autre pour nous qui vivons que la vie que maintenant ou jamais nous vivons, je me suis rappelé les différents événements si futiles que je viens de rapporter.

Rossano Rosi (mai 2010)

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