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Entre Pocket Plan et Le jeune Soir

Publié le 11 février 2011

Rossano Rosi est écrivain avant d’être romancier ou poète. Qu’il raconte en vers, qu’il évoque en récit ou encore qu’il se plaise à confondre les deux registres, cet auteur belge est d’abord soucieux de style, mais d’un style et d’un ton capables de donner forme à sa vision singulière, ironique mais non détachée, du monde.

Cette façon de chercher une façon d’écrire et de parler qui à la fois réinvente la langue et exprime le monde, frappe dès la première phrase de n’importe quel livre de Rossano Rosi, dont voici publiés ensemble - coïncidence qui compte ! - le quatrième roman et le deuxième recueil de poésie.

Voici donc un écrivain qui, malgré la grande simplicité de ses sujets, met la barre très haut. Car il existe une « manière Rosi », reconnaissable entre mille. L’auteur revoit une thématique du quotidien, universelle dans ses sentiments comme dans ses aventures, à l’aide d’une syntaxe très subtile dont les nuances collent mal, c’est-à-dire très bien, à l’univers commun, parfois même un peu glauque, qu’il nous croque avec humour, mais sans mépris ni méchanceté.

Les jeunes et moins jeunes héros du romancier, dont il n’est pas difficile d’entrevoir qu’ils sont autant d’alter ego rêvés ou redoutés de l’auteur, s’efforcent de s’arracher à leur petite existence. Ils ne perdent cependant jamais de vue - ce sera même la cause de leur échec, autre fil rouge de l’ouvre de Rossano Rosi - qu’ils font inexorablement partie du monde qui les étouffe. Le salut, si salut il y a, ne vient donc pas de la révolte des personnages mais du style de l’écrivain. Le contraste aigre-doux d’une thématique particulière - la vie de tous les jours des gens de peu, et l’impossibilité d’une véritable rupture - et d’une phrase sans cesse éblouissante - sans être recherchée ou bizarre, libre de toute afféterie - se double d’un jeu analogue avec les niveaux de langue. Rossano Rosi est passé maître dans le tissage de l’oral et de l’écrit, du savant et du populaire, du langage phonétique et du langage tel que le déploient sous nos yeux ses périodes sophistiquées. Son goût prononcé des belgicismes relève de la même esthétique : le travail sur le substrat national est une figure de style, comparable aux italianismes et autres barbarismes (au sens rhétorique du terme) dont se servait Raymond Queneau dans ses inventions des Exercices de style, notamment.

Pocket Plan, qui parcourt en sonnets environ 70 rues de la capitale européenne, ne parle pas de la mythologie de la ville de Bruxelles. Ce n’est pas un guide littéraire, moins encore un indicateur des endroits qui valent le déplacement. Le recueil, qui a de quoi séduire les publics les plus divers, nous fait revivre, souvent à la première personne, ce que vivent les habitants et parfois aussi les visiteurs de la ville, mais toujours en rapport à telle rue, tel boulevard, telle ligne de bus ou de tram singuliers. L’auteur amusé, drôle, caustique de Pocket Plan n’est pas le personnage « raté » du Jeune Soir, mais il n’a pas oublié celui qu’il fut et qu’il retrouve dans bien des êtres rencontré au hasard objectif de ses déambulations. Cela fait toute la chaleur humaine de la poésie de Rossano Rosi, cela aide aussi à mieux savourer l’ironie très personnelle de ses romans.

Il est tentant de souligner la mélancolie qui se dégage du contraste entre la banalité des thèmes et le brio exceptionnel du style de Rossano Rosi. Mais il est plus important encore de mettre en évidence que pareille fusion aide l’auteur à mettre sa recherche littéraire au service d’un projet devenu tout à fait rare aujourd’hui, en poésie aussi bien que dans la prose « travaillée » : le besoin malgré tout de parler du réel, l’obstination à trouver les mots qui font plus que simplement évoquer le monde, le désir de mettre en place des fictions qui ne se détournent pas de la vie de tous les jours. Le jeune Soir ne se contente pas de parler de Liège ou de prendre le quartier Saint-Léonard comme décor d’un récit de vocation d’écrivain tristement échouée : le roman de Rossano Rosi recrée vraiment le sentiment de la vie (ou de non-vie) à Liège dans les années 70, entre mai 68 et le spectacle postmoderne. Pocket Plan, de même, ne parle pas de Bruxelles comme vue d’une fenêtre d’hôtel ou d’un hublot d’avion, mais nous fait ressentir les joies et les colères de ceux qui battent ses pavés jour après jour et dont l’expérience est infiniment plus surprenante que les descriptions les plus exotiques qui soient..

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