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Rossano Rosi à la question

Publié le 22 novembre 2010

Interview écrite réalisée à Louvain/Bruxelles en mars 2000 par Jan Baetens et publiée dans VLRom.be (Vereniging van Leuvense Romanisten).

Même si vous êtes surtout connu par vos romans, vous êtes à la fois romancier et poète, et j’ai l’impression que votre travail de poète nourrit intensément votre écriture romanesque, qui ne ressemble pourtant en rien à ce qu’on appelle la « poésie en prose ». Comment s’effectue chez vous ce va-et-vient entre prose et poésie, si va-et-vient il y a ? Est-ce que votre poésie, qui est souvent une poésie à contrainte, offre une clé de lecture pour les textes en prose, et est-ce que les romans donnent à la poésie un ancrage moins
exclusivement lyrique ?

J’ai remarqué que je n’ai jamais écrit de textes courts en prose (en tout cas de textes courts qui m’aient vraiment satisfait : c’est un genre que je trouve extrêmement difficile, exigeant une maîtrise de la brièveté narrative qui m’est étrangère. Comme si mon désir de narration requérait nécessairement une certaine ampleur (limitée
toutefois (pour l’heure) à la taille de ce qu’on pourrait appeler une « nouvelle » ou un « récit », réservant l’étiquette de « roman » à quelque chose de plus vaste, de plus ambitieux dans son désir de reconstituer une réalité autrement plus complexe (je ne verrais aucun inconvénient,
par conséquent, à ce que la mention « roman » disparaisse de mes deux « récits » publiés) et que le travail en espace court ne pût s’opérer que selon la formule du poème : avec travail systématique sur la dimension orale ou vocale du texte, travail qui s’ancre lui-même dans une pratique assidue, pour ne pas dire têtue, de la vieille versification : ce n’est donc pas demain que j’écrirai des « poèmes en prose ». Le va-et-vient en question est ainsi un va-et-vient entre narration et « lyrisme » (pas d’autre terme en poche - mais tout pathos évacué, ça pourrait convenir), ce dernier intégrant plus systématiquement la dimension vocale du langage que celui-là. Bien sûr, l’idéal serait de
composer, tout quenelliennement, un « roman » en vers (un poème, quoi), pourquoi pas une épopée ? Ceci dit, avant d’en arriver là, je crois que la composition (au sens strict) d’un roman est une étape cruciale dans le procès de son écriture : sa structure, son équilibrage, le calibrage des chapitres, etc. Toutes choses qui doivent beaucoup au vers et qui donnent à la prose un petit quelque chose du poème : à cet égard seul, on pourrait qualifier un récit de « poétique ». Mais la prose a elle aussi sa raison d’être : de par sa fluidité et sa course ininterrompue vers l’avant, elle m’a aidé à chercher dans le vers une certaine linéarité ou lisibilité ou transparence qui aujourd’hui m’est extrêmement importante. Affaires à suivre.

Votre écriture romanesque a été rapprochée de l’école minimaliste de Minuit, c’est-à-dire finalement d’un certain esprit du temps. Or, il me semble que tout en étant proche à bien des égards de ce minimalisme, votre travail de romancier s’en distingue aussi sur bien des aspects. Je pense notamment à un certain engagement politique, certes indirect
mais néanmoins fort présent, et à une jubilation stylistique permanente. Vos personnages pourraient trouver leur place dans des romans publiés chez Minuit, mais votre langue semble vous tirer d’un autre côté.

La jubilation stylistique est un écueil qu’il faut éviter. Je dis ça, parce que je sais que j’en suis d’une certaine façon victime, ou pourrais l’être si je me laissais aller, par exemple, à aligner des imparfaits du subjonctif (leurs sonorités sont si belles en dépit de leur incongruité). Lorsque j’écris, il me faut toujours passer par une phase où je « casse » les fruits de cette jubilation, sans jamais les éliminer toutefois : que je le veuille ou non, ils font partie de ma manière... Où tout cela me tire ? Je ne sais pas, à vrai dire. Il me semble quand même que certains romanciers actuels connaissent eux aussi cette attirance (peut-être un peu baroque ?) : Christian Oster, par exemple. Quant à l’engagement politique, il ne peut être qu’involontaire. Et si engagement politique il y a quand même, je voudrais que ce fût sans prêchi-prêcha, sans rodomontades morales, peut-être dans le sens où l’on a parlé d’oeuvre politique à propos des films de Laurence Ferreira Barbosa ou Pascale Ferran. Et en littérature ? François Bon sansdoute. Pourquoi pas Vincent Ravalec ou Martin Winckler.

Votre écriture, prose et poésie confondues, est éminemment et organiquement belge : elle ne tombe ni dans le folklore (ancien ou moderne), ni dans l’affectation de la belgitude. Est-ce que cette revendication sereine d’être un écrivain belge tient à la présence très
forte qu’a la ville de Liège dans votre travail ? La ville de Liège permet-elle d’écrire belge sans tomber dans les pièges de la tradition belge, c’est-à-dire « antibelge » ?

Non, je ne crois pas. Si Liège a une forte présence, c’est parce que c’est une ville, un lieu qui m’a façonné. Or, je me vois mal écrire un roman à partir de lieux froidement reconstruits. L’émotion topographique est pour moi une nourriture de la fiction. Donc : Liège puisque c’est (à peu près) tout ce que j’ai connu. Ça aurait pu être Namur ou Montpellier si j’y avais vécu. Évidemment, on pourra toujours me rétorquer que la ville de Liège, qui a la réputation d’être une ville à identité très marquée, ne m’aurait pas empreint de cette façon si justement elle n’avait cette caractéristique. Je n’en sais rien. Tout ce que je sais, c’est que Bruxelles, où je vis depuis quatre ans, me touche énormément. Ainsi que Verviers, du reste, où je me rends assez régulièrement. Non non, je suis un écrivain de langue française vivant en Belgique - pays démocratique où il fait relativement bon vivre et où il y a plus d’identité et moins de médiocrité qu’on ne voudrait le faire croire. La belgitude et l’antibelgicanisme, je m’en contrefiche. Royalement. Voilà.

Depuis peu, les écrivains belges sont vivement encouragés de revendiquer leurs « racines ». Or, de même que vous êtes un écrivain belge qui échappe aux stéréotypes des lettres belges, de même vous parvenez à afficher vos origines italiennes sans être happé par les clichés que cela implique. Est-ce que cet héritage joue pour vous, et comment votre langue s’en ressent-elle ? Vous auriez comme tant d’autres pu devenir un « irrégulier » du langage, mais les irrégularités commises se passent chez vous en clin d’œil, ou seulement au second degré.

Sans doute qu’un tel héritage joue. Ce serait mentir que d’affirmer le contraire : sociologiquement, c’est indéniable. Mais quant à la langue, je l’ignore. Je ne sache pas qu’il y ait, comme dans le rap-banlieues en France, une espèce de dialecte ritalo-belge qu’il me faudrait impérativement adopter pour mieux soigner mon identité. Voire : qu’il me faudrait façonner pour créer une sorte d’idiome littéraire inédit avec jeux de mots interlinguistiques à la clef. À supposer même que j’en sois capable, l’envie de réinventer la langue ne m’étreint pas. Ni d’aller trouver aux mots des sens nouveaux (ou alors un par livre (tout de même)). Pour en revenir à mes racines, je leur dois sans doute le spaghetti que l’un de mes personnages avale dans Derrière les plinthes ; si j’avais été pur Belge, il aurait sûrement mangé du stoemp ou du waterzooi.

À vous lire rapidement, l’impression de grotesque et de farfelu (ou de tragique et d’étouffant, cela dépend bien sûr des pages) est inévitable. Mais dès qu’on entre dans votre rythme, on se rend à quel point vos textes témoignent d’une maîtrise stylistique très poussée. Est-ce que vous aussi, vous ressentez cela comme une tension ou est-ce que pour vous le rythme et le style arrivent à dominer les sautes et les surprises qui frappent tellement au premier contact ?

Celles-ci n’existeraient pas sans ceux-là. Le travail de l’écriture est ce qui donne forme aux sautes d’émotion qui y couvent ; c’est une constante tension visant à élaborer ces dernières dans la langue. Pourquoi l’expression du grotesque ou du tragique (à mon sens assurément indissociables l’un de l’autre) serait-elle en contradiction avec la maîtrise du style ? Mais je ne suis pas sûr de bien saisir la question.

En tant qu’enseignant, vous êtes sans doute tenté de « démontrer » quelque chose dans votre travail. Votre écriture a beau être gaie et passionnée, elle n’a rien d’un défoulement. Quel est pour vous le rôle que vous attribuez à votre lecteur, et comment l’intégrez-vous à votre travail.

Drôle de question. Je ne vois pas très bien ce que mon métier de prof vient y faire. Y aurait-il un lien implicite entre la caractéristique susmentionnée et ma condition d’homo docens ? Ça reste à prouver. En tout cas, je n’ai pas envie de démontrer quoi que ce soit. Le déclic d’un texte, c’est toujours une impression, un sentiment, un personnage, un fait vécu, ou entendu, ou lu, -jamais une volonté de démontrer (fût-ce entre guillemets). Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y ait rien de démontrable dans mes textes : j’en serais tout marri (autant les jeter tout de suite à la poubelle alors). Mais simplement : ce n’est pas mon problème et ça ne me tracasse pas. Les lecteurs ? Je n’y pense pas en écrivant. Par contre, j’ai toujours été frappé, agréablement, d’entendre ce qu’ils avaient à dire les quelques fois où ça m’est arrivé d’en rencontrer. J’ai toujours appris des choses quant à mes propres textes en les écoutant. Ce qui renforce ma conviction qu’un lecteur est ce qui fait revivre un texte ; quand celui-ci est publié, l’auteur ne peut plus rien ; son texte est mort-né, figé dans les pages qui le publient ; seul le lecteur, par sa puissance interprétative, sera capable de redonner une existence originale à ce texte mort, dans sa mesure de lecteur évidemment (loin de moi l’idée d’un machin « interactif »), mais mesure qu’on serait sot de sous-estimer cependant. Bref, qu’un lecteur interprète mes textes, je trouve ça normal. Qu’il me le fasse savoir, j’en suis heureux. Qu’il ne trouve pas ce que j’y ai mis, ça ne m’empêche pas de dormir puisqu’il faudrait d’abord que je le susse moi-même. Une réserve peut-être quant à la poésie. Le travail formel y étant plus prégnant, il y a bien, dans ce cas, un quelque chose à « trouver » : une structure de sonnet, de rondeau, ou tel traitement de la diérèse ou de la rime par exemple. Rien de caché ni de crypté cependant : juste un niveau formel qu’un tel ou un tel ressentira davantage qu’un autre. Et qui est (à moins que ce soit là un terrible leurre) la condition d’autres niveaux de plaisir. Toujours pour ce qui est de la poésie : le lecteur est aussi bien, et avant tout (pour moi qui n’ai jamais publié de poésie en volume), un auditeur. J’aime lire mes poèmes et qu’on les entende d’emblée. La voix fait que les structures formelles dont je viens de parler recouvrent une dimension la plupart du temps réduite à presque rien (les sonorités intérieures).

http://www.vlrom.be/pdf/002rosi.pdf

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