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Stabat Pater

Publié le 20 mars 2012

Voici les premières pages de mon dernier roman : Stabat Pater, Les Impressions Nouvelles, février 2012. ISBN : 978-2-87449-130-6.

I. Le toast

Le train ! La fenêtre de la grande baie était hermétiquement fermée. Pourtant, un mince filet d’air en ce bleu, glacial novembre 1992 aurait eu le mérite de rendre un peu moins irrespirable l’atmosphère surchauffée de cette vaste pièce : le salon de Brigitte et Robert. Et quel salon ! Parbleu. Un de ces salons bourgeois comme n’oseraient plus en aménager les bourgeois eux-mêmes : pendules sur les cheminées, lourds rideaux drapés, embrasses à gros glands poussiéreux, des dorures un peu partout, des trumeaux, des moulures, et tout le tralala.

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Stabat Pater
Roman. 2012. Impressions Nouvelles.

Très « belle époque »… en somme… « Belle époque » où l’on se serait retrouvé sans crier gare, après avoir mis par mégarde le pied dans une faille de l’univers et avoir traversé involontairement une frontière du temps. Il n’aurait plus manqué, soudain, que de voir paraître un laquais en livrée, un plateau à la main.

Un laquais ! Parbleu. Quelle idée saugrenue ! Et ce n’est certes pas une question de sous ! Plus grave que ça… Ç’aurait été carrément une forme d’exploitation de l’homme par l’homme… Indiscutable ! Insupportable ! Injustifiable ! Or, pas question ! pas de ça sous ces latitudes ! La villa de Brigitte et Robert reposait sans aucune culpabilité sur des fondations progressistes et sur la crête de cette charmante colline bruxelloise émaillée de hêtres, de tilleuls, de caquètements de perruches vertes et de quelques autres villas (très certainement peuplées, elles, d’êtres conservateurs).

Mais le train…

Ah oui ! Le train… Il était donné à certains, depuis ces très riches hauteurs, de l’entendre distinctement ! Et de quitter, quelques instants, toute l’épaisseur d’une grasse réalité.

Le train…

Un grondement sourd, très bas, rythmé d’un long tactactac tactac presque imperceptible certes, mais qu’au prix d’une extraordinaire concentration de l’ouïe, par exemple en plissant les paupières et en évasant très légèrement les narines, « on » — un être d’exception ! — pouvait parvenir à dénombrer (pour peu, bien entendu, que cette curiosité bizarre poussât quelqu’un — quelqu’un ! — à le faire).

« Trente-six ! » articula Vasco Neri.

Je suis sûr que Vasco Neri était fier — oui : fier ! — d’avoir accompli un exploit tellement inepte. De même, je suis convaincu qu’il ne se contenta pas de l’accomplir, mais qu’il prit même un certain plaisir, du fait de cette fierté, à en proférer le résultat d’une voix forte, sans bégayer :

« Trente-six ! » dit-il.

Et tout cela… tout cela avec le sourire. (Je vois toute la scène d’ici.) Oh ! juste un petit sourire en coin… un petit sourire de vainqueur… un sourire de soldat paradant de tous ses membres, indemne et béat, au lendemain d’un armistice espéré de longue date, sur les grands boulevards de l’ennemi vaincu. Un sourire, le sourire de Vasco Neri, adressé au nez et à la barbe de ceux qui, du haut de leur condition et de leur colline, et malgré des idées sacrément progressistes, auraient pu être alors sur le point de se mésallier et devenir sa belle-famille : ces bourgeois trop fortunés dont il — Vasco ! — aimait… adorait… idolâtrait la fille.

Mais quelque trop fortunés qu’ils fussent, ceux-là n’eussent jamais pu en dire autant, franchement, question tactactac tactac : incapables d’une telle concentration… d’un tel comput… d’une telle ineptie.

Alors, Vasco Neri bomba le torse. Son col roulé en cachemire céladon moula joliment le galbe grassouillet de son thorax. Grisélidis le contempla, non sans un sursaut absurde d’admiration et d’attirance. Toute cette petite graisse… cette mollesse… Non… Non ! Vasco n’avait rien du sportif ! Encore moins du révolutionnaire… Or, Grisélidis avait toujours adoré ça, ce manque de quelque chose, ce défaut de virilité velue qui l’irritait en même temps qu’il la séduisait. Vasco ! Si tendre ! Elle le retrouvait bien là !

Vasco Neri, alors, relâcha son torse et son ventre en expulsant insensiblement l’air dont il avait empli, tout aussi insensiblement, ses poumons. Vrai : il était fier, tout au fond de soi, et malgré l’indéniable mollesse de son être, de cette faculté de concentration, assurément peu commune, grâce à quoi il arrivait à aiguiser ses sens jusqu’à des résultats… sidérants !

Brigitte et Robert ? Peuh.

Nonobstant leur train de vie luxueux, — qu’eux-mêmes n’avaient de cesse de minimiser par une sorte de pudeur automatique, à moins qu’il ne se fût agi au fond d’un stratagème tribal, en quelque sorte superstitieux, pour détourner de leurs têtes bienheureuses (bienheureuses sur un plan strictement pécuniaire) la foudre du malheur, du seul malheur irrémédiable / la ruine en bonne et due forme, malheur bien plus sérieux en somme que celui de voir un Vasco Neri (ce pauvre Vasco !) s’adjuger, malgré qu’ils en eussent, la main replète de Grisélidis, — ni Robert ni Brigitte n’eussent pu en faire, n’eussent pu en dire autant.

« Trente-six… trente-six… »

Vasco répétait mentalement ce nombre avec un regard apparemment vide vers les ténèbres profondes du jardin, qu’il scrutait avec minutie à travers la fenêtre de la grande baie. Il se disait, mais de façon de moins en moins sûre à mesure que passaient les secondes et que, sous le canapé, les sourds miaulements de Zou devenaient de plus en plus menaçants, il se disait qu’il était bien l’homme de la situation.

« The right man at the right place », songea-t-il involontairement.

Vasco Neri était interloqué : ces syllabes anglaises, prononcées par nul autre être que lui-même juste sous son crâne, avec en plus cet insupportable soupçon d’accent américain, manquèrent de le mettre en colère. Mais il se contint… Il était à deux doigts de rayonner.

Un astre !

Puis très vite, l’image de Phœnix — de son accent insupportable, de ses joues mal rasées, « juste ce qu’il faut », de ses épaules carrées — lui traversa les pensées. Vasco en revint alors sagement à ses rails. Il se plut à imaginer cette immense fenêtre tout inondée de lumière.

Et puis ?

Eût-on aperçu en plein jour le train et ses trente-six wagons (le rythme particulier des tactactac tactac avait clairement laissé entendre qu’il s’agissait d’un train de marchandises) ? L’eût-on vu tracer son petit bonhomme de chemin de fer quelque part dans l’espace de la baie vitrée du salon ?

Vasco Neri songeait à la première fois où il s’était approché de cette baie, quelques mois plus tôt. C’était au printemps.

La vue, par delà le jardin et ses multiples recoins, chargés de glycines, de lilas ou de chèvrefeuille, la vue, profitant de la forte déclivité du terrain, la vue donnait sur le parc et, plus loin, derrière les frondaisons des hêtres, derrière un embrouillamini de toits gris, laissait deviner un formidable enchevêtrement de voies ferrées qui zébraient cette plaine brabançonne comme autant de fermetures éclair. Face à la baie, à l’affût de toutes sortes de sons minuscules, Vasco avait toujours aimé observer dans les allées les évolutions du jardinier de « Madame » ; il se disait, un peu à la manière d’un prince russe romantique, qu’il en était, gendre putatif, lui aussi le propriétaire et que cet individu (qu’il continuait d’observer, depuis son point de vue idéal, tailler des rosiers, sarcler des parterres, bouturer des tiges ou user de la serfouette avec une virtuosité de karatéka) était également un peu sa chose. Or, il était arrivé plus d’une fois, quand tout était calme au-dehors, que le train se fît entendre, avec sa longue chaîne de tactactac tactac. Entendre… Ça, c’était indéniable.

Tactactac tactac, tactactac tactac.

La somme de ces séquences rythmiques variait selon le nombre de voitures ou l’heure de passage, la cadence du train n’étant pas la même d’une heure à l’autre ; de sorte qu’en fournir une analyse précise, comme venait de le faire Vasco Neri avec une adresse peu commune, relevait d’une forme méconnue, si particulière, de génie qui eût sans peine trouvé sa place sous le chapiteau d’un cirque ou d’une kermesse de — justement ! — la belle époque.

Or, ce train… Vasco Neri, qui en aurait pu faire une description fidèle sur la seule base de son ouïe, l’avait-il pour autant déjà vu ? Vasco l’aurait juré. Oui ! Il l’avait vu filer, là-bas, aurait-il affirmé de cette voix pincée qu’il prenait lorsqu’il n’était sûr de rien et qu’il voulait se convaincre du contraire, comme lorsque, dans une discussion entre jeunes Facultaires, il faisait allusion dans l’argumentation qu’il déployait en aiguisant son ton à un ouvrage qu’il n’avait pas (pas encore… se jurait-il par devers soi) lu… Oui ! Oui ! Il l’avait vu… avec ses voitures vertes… ou rougeâtres… ses portes en accordéon… Il l’avait vu en route pour le Borinage… la mer du Nord… le Pajottenland.

J’en doute.

Non que je remette sa bonne foi en question : Vasco Neri était toujours de bonne foi, même lorsqu’il lui arrivait, comme tout un chacun du reste, bien que chez lui cela parût plus fréquent que chez d’autres, de dire n’importe quoi et d’oublier qu’il n’y avait aucun fondement à ses assertions. Aussi, prétendre, comme il eût pu le faire, alors que personne d’autre en ces lieux éminents n’avait jamais constaté ce fait (après tout sans importance), qu’il avait vu — de ses yeux vu ! — un train minuscule, aussi minuscule qu’une fourmi minuscule ou qu’un minuscule Märklin, traverser un coin de la baie vitrée, nul doute que cela eût été une espèce de souvenir imaginaire, un souvenir surgi d’une hallucination éphémère, elle-même provoquée, de façon tout inconsciente, par l’étonnante pureté de ce bruit saccadé des roues contre les rails pour l’oreille de celui qui se serait suffisamment concentré pour l’entendre et le mesurer.

L’Inconscient !

Ah ! ce personnage décidément commençait à se faire bien envahissant… — L’Inconscient !

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