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Post-Romane

Publié le 18 septembre 2011

Comment je suis devenu un écrivain post-romaniste…

(Crayonnés ou Anecdotes, essais & autres faits divers.)

Cela s’appelait naguère des études de « philologie romane », et, en dépit de cette étiquette désuète, un brin mystérieuse [1], je me disais qu’elles m’iraient, ces études, comme un gant. En effet, je lisais des livres, très classiques, beaucoup de livres ; j’écrivais des poèmes, très classiques, beaucoup de poèmes. Bref, c’était là ma place. Et je m’y assis, avec la contenance un peu trop satisfaite de celui qui n’imagine pas une seule seconde qu’il pourrait se tromper et qui oublie (ou ignore…) que l’histoire de la littérature est pleine d’écrivains qui n’ont pas fait la « philologie romane » à l’Université. Je me disais qu’il était inéluctable que mes fesses se posassent sur ces bancs et que les pages encore blanches de mes cahiers [2] n’avaient qu’à bien se tenir. Or, la réalité allait se révéler tout autre.

Il y avait pourtant déjà eu une alerte, à propos de la réalité. Et cela, dès les tout premiers jours de mes études de « philologie romane ». C’était à la grande poste, qu’abritait alors ce bâtiment à l’allure néo-gothique, aujourd’hui délabré, qui se trouve juste devant la Passerelle [3] , à deux pas du parallélépipède grisâtre où évoluaient — et évoluent encore — des philologues, parfois eux-mêmes grisâtres, de toutes races et de toutes confessions.

Je pénètre donc dans cet auguste édifice. Mes pieds, chaussés de ces éternelles Stan Smith [4] où se sont accumulées pendant des années les odeurs coriaces de mes orteils d’étudiant en herbe, couinent avec de petits cris d’oisillons affamés sur les lames de ce magnifique parquet ciré. Chaque guichet, devant moi, est surmonté d’un gigantesque point d’interrogation ; je n’y comprends rien ; je suis perdu. Je revois encore la face adipeuse, les cheveux gras, le nez boutonneux et truffé de gros points noirs [5] de l’employé voué aux « informations », juché sur son espèce de chaire (ça ne s’invente pas), près de l’entrée, et dont le sourcil menaçant ne cessait de me pointer d’un poil irrité. Je venais en effet d’aller vers lui pour grappiller — justement — une « information » et avais provoqué, sans le vouloir, une réaction pour le moins indignée : l’homme n’en revenait pas que je ne susse remplir correctement un bulletin de virement [6] et paraissait vraiment irrité que je lui demandasse un petit coup de pouce pour m’aider à pousser la bille de mon bic sans commettre d’erreur. « “ Ça ” [7] va à l’Université et “ ça ” ne sait pas remplir un virement ! » fut à peu de choses près les mots que me lâchèrent, comme autant de balles de revolver, les lèvres de ce zèbre dont je devinai, à travers ce dépit clairement méprisant, que lui, à l’Université, puisqu’il savait si bien remplir des bulletins de virement et était sans nul doute un as de l’opération postale, il n’y avait jamais mis les pieds. N’empêche… je fus vexé. Puis, très vite, je compris que derrière cet incident, somme toute banal, comme dans une fable du bon Lafontaine, il y avait une leçon à tirer : la réalité n’était pas toujours celle qu’on croyait et « les choses de la vie » (pour reprendre le titre d’un film de Claude Sautet que j’avais beaucoup aimé) ne s’apprenaient visiblement pas qu’en faculté. Oui, oui : truisme… évidence… Hé quoi ! J’aurais dû m’en douter ! Je sais… Mais j’étais assez naïf ; et présomptueux. Quoi qu’il en soit, ce que je ne compris pas, malgré la morale que j’en tirai par devers moi, c’est que ce léger heurt contre le mur invisible de la réalité n’était que le premier d’une longue série de chocs autrement plus brutaux. Aussi ne joua-t-il, ce heurt, nullement le rôle de révélateur ; j’en oubliai la leçon pour devenir, dès le lendemain, encore plus « romaniste », c’est-à-dire encore plus « idiot » [8] que la veille.

Oh ! Je ne vais surtout pas commencer à détailler la succession de ces chocs, qui me menèrent, après mes études, à reconsidérer soudain mon rapport à la littérature. Avant de connaître cette espèce de chemin de Damas, j’étais convaincu, et chaque jour davantage, que « l’écriture » [9]poétique se révélait à moi à mesure que je m’abreuvais et me nourrissais aux différentes mamelles qui, du haut de leur chaire, se tendaient vers moi. En somme, j’avais l’impression très nette d’apprendre mon métier [10] d’écrivain, rongé dans le même temps par le désarroi que suscitait en moi la conscience horrible de tout ce qui me restait encore à apprendre…
Ah là là ! Le résultat fut, tout bêtement, que je passais dix fois plus de temps à songer à écrire et comment écrire qu’à écrire vraiment. J’entends par là que m’inhibait, sans que je m’en rendisse compte, l’idée qu’il me fallait absolument faire preuve d’inventivité, trouver une forme inédite, me forger « une langue » [11] , avant de pouvoir exprimer quoi que ce soit. Une forme inédite : c’est-à-dire à laquelle personne n’avait encore songé [12] . Quant au fond de la chose, eh bien… je m’en fichais un peu… Ou plutôt : on verrait bien après… Et voilà. Résultat : des pages, en nombre de plus en plus restreint, alors qu’adolescent je pissais plutôt la copie, des pages de plus en plus envahies de « blancs » très poétiques, de moins en moins nourries de mes obsessions, de mes sentiments, de mes purulences intimes, de mes raisonnements personnels. Bref, autant de poèmes qui comptèrent en définitive pour des prunes.

Je déchirai les feuillets de mon adolescence avec l’énergie iconoclaste d’un poète russe ; je multipliai les éructations les plus allitérantes (ou les allitérations les plus allitérantes… je ne sais plus…) ; je fis mine d’ignorer que l’ineptie n’était pas une figure de rhétorique et que le vent était une métaphore pouvant s’appliquer tant à la sphère abdominale qu’au champ poétique. Les enflures métaphysiques s’insinuaient sous mes ongles et les rongeaient dramatiquement ; j’oubliais que pour écrire, il faut au contraire savoir user de ses ongles pour gratter la croûte du monde et ne pas craindre d’en emporter des débris. D’en avaler des miettes.

Puis, un jour, dûment diplômé et poète de vingt-cinquième zone, je me fis une raison. Je regardai mes mains. J’avais envie de compter des syllabes sur les doigts ? Je me tournai vers ma bibliothèque. Je prenais du plaisir à ouvrir un Dictionnaire des rimes ? Eh bien… pourquoi pas ? Au diable l’originalité ! Je me remis à la métrique et la métrique s’appropria toute parcelle de ma vie. Au même moment, je m’enhardis à écrire un, deux, plusieurs romans [13] . Je fondai avec un ami — l’une de ces seules et si précieuses personnes dont on se dit qu’elles ont vraiment compté dans la vie — une revue littéraire [14]. Je me dépliai. J’étais débarrassé de mes études de « philologie romane », et je pouvais regarder la réalité en face.

Débarrassé ? Vraiment ? C’est ce que je crus d’abord en alignant sans fausse honte [15] les vers ou les chapitres de mes textes décomplexés. Mais non, en fait. Il m’a fallu un peu de temps supplémentaire pour que je comprenne enfin que c’est grâce à ces études, à leur effet paralysant, au surplus d’exigence formelle qu’elles ont induit en moi, c’est grâce à tout cela que je suis devenu un adepte passionné d’une certaine transparence dans les mots, que je crois savoir que le « sens », s’il n’est jamais complètement univoque et ne renvoie très certainement à aucune transcendance, à rien d’autre qu’à ce nous avons décidé être le monde [16] , que le « sens » existe ; que le « style », loin d’être un leurre absurde ou une aberration, est bien une sorte d’organe qui existe et ne peut vivre sans atmosphère extérieure. Ces évidences [17] sont aussi la conséquence de ce parcours universitaire que je n’hésiterais pas à qualifier, si j’étais encore « romaniste » [18] et que j’eusse trente ans de moins, de « dialectique ».

Je me contente de le trouver délicieux.

Notes

[1En fait, à y bien réfléchir, le mystère contenu dans cette appellation de « philologie romane » procédait très cer-tainement de l’alliage oxymorique entre, d’une part, un terme qui eût pu être le nom d’une quelconque spécialité scientifique et, d’autre part, un terme évoquant de façon vague les territoires du voyage historique (Rome…) ou de la fiction (le roman…). Un peu comme s’il avait existé une section de je ne sais quelle faculté vouée à l’étude d’insolites penchants qui eussent mené certains êtres humains tels que moi à vouloir constamment se retrouver ailleurs sur terre ou, tout simplement, s’adonner sans interruption à la lecture. Cette étonnante association de deux termes au champ connotatif si différent ne marquait pas que mon esprit de jeune adulte à peine post-pubère ; il n’y avait qu’à regarder la tête interloquée de certaines personnes, évoluant, il est vrai, loin des sphères universitaires, quand je leur disais que je suivais des études de « philologie romane », pour se rendre compte que ce sentiment d’inquiétante étrangeté ne m’était pas réservé. (Quant au terme, plus concis, de « romaniste », il contracte à mer-veille, dans l’espace de ses trois ou quatre syllabes, l’effet décrit juste ci-dessus. Car « Je suis “ romaniste ” » est une déclaration qui avait alors son petit bonhomme de succès auprès d’un quelconque pékin (pour peu qu’on m’autorise cet emprunt au vocabulaire militaire…), comme si j’eusse déclaré que j’étais un « entomologiste » de pacotille.

[2Je me permets de rappeler au lecteur distrait qu’en cette époque de mon âge, il y a plus de trente ans, le mot « ordinateur » évoquait encore dans l’esprit des gens une espèce de lourd mastodonte, plus proche du frigidaire que de la tablette, dont on n’eût pas imaginé une seule seconde qu’il eût pu servir à écrire quoi que ce soit. Bref, c’est dans des cahiers que j’écrivais des poèmes. Habitude que je n’ai pas vraiment perdue ; j’achète toujours des cahiers et j’aime y écrire, bien qu’il m’arrive souvent de composer — vers ou prose — directement à l’écran.

[3Comme il est probable que, parmi les lecteurs de ces lignes, s’il y en a, tout le monde ne soit pas liégeois ni même d’origine liégeoise, je précise que la Passerelle est, à Liège, un gracieux petit pont piétonnier reliant l’île d’Outremeuse, riche en bistros et lieux de sortie, aux quartiers du centre-ville, tout près de l’Université (dont la position idéale, par conséquent, permettait aisément à l’étudiant de l’époque de passer de l’univers de l’Étude à celui du Comptoir, ou — plus risqué, certes — vice-versa).

[4Que j’ai encore eu, parfaitement identiques, l’occasion de croiser dans le métro aux pieds de jeunes gens de ce début du XXIe siècle.

[5J’avoue que mon souvenir, ici, pourrait, sous l’angle de certains détails descriptifs, ne pas être exact.

[6Hé oui ! C’était par le truchement d’un de ces rectangles de papier qu’auprès du guichet ad hoc, j’effectuai le paiement, en espèces évidemment, de mon « minerval ». Les premiers automates avaient certes fait leur apparition (et n’étaient pas compatibles entre eux : pas question avec une carte bancaire Mr Cash d’aller dans un appareil Bancontact, ou inversement), mais c’étaient bien avec des francs sonnants et trébuchants que devaient se faire la plupart des opérations bancaires. Je n’étais donc pas à côté de la plaque avec mon « bulletin de virement », comme une tête malveillante pourrait le laisser entendre.

[7On aura compris que ce pronom « neutre », et nettement péjoratif, désigne l’auteur de ces lignes.

[8Que les choses soient claires : je ne veux absolument pas sous-entendre que les romanistes sont idiots (ni que les idiots sont romanistes, non plus). Je veux tout simplement dire que dans l’état d’esprit qui était le mien en cette lointaine année 1980, sans me prononcer sur celui de mes condisciples, je me gargarisais d’être « romaniste », persuadé que ce statut en devenir (l’échec ou l’abandon n’étaient pas à exclure…) faisait de moi un être plus lucide que celui que j’avais été jusqu’alors ; plus lucide aussi que la plupart des gens (à l’exception toutefois des employés de la poste).

[9Auparavant, ignare que j’étais, je parlais de « poésie » tout court. Ou pire : de « style ».

[10Mon « métier » ou mon « art » ? Si je penche volontiers pour le premier, j’avoue que je ne sais plus lequel de ces deux termes me trottait alors en tête. Je pense très sincèrement m’être toujours plutôt vu comme un artisan que comme un artiste, même en cet âge plus ingénu de mon existence.

[11Comme si la langue française n’en était pas une — une sorte de moche ersatz de langage qu’il m’eût fallu fuir à tout prix si je voulais accéder au statut de poète. Cela peut paraître difficile à croire, mais j’étais intimement convaincu que le français dont j’usais en écrivant / parlant / lisant était tout sauf la langue — la « llllangue », comme prononçaient avec emphase certains poètes de comptoir atteints d’avant-gardisme attardé (depuis le début du XXe siècle, ça commençait, en effet, à bien faire) qui n’étaient à peu près compréhensibles que quand ils parlaient de leurs poèmes ou préfaçaient ceux de leurs amis — qu’il me fallait emprunter pour écrire. D’ailleurs, « emprunter » eût paru une monstruosité ; c’est « créer » qu’indécrottable crétin, j’eusse dû dire.

[12Hé hé ! On mesure les angoisses — permettez-moi de revenir sur ce point — que provoquait cette obsession… Le concept d’« originalité » est une monstruosité, qui semble avoir été inventée pour mieux empêcher les écrivains d’écrire. —Mais ça, c’est ce que je me dis aujourd’hui et que j’eusse été bien en peine de penser quand je pratiquais la « philologie romane » !

[13Chose que je n’avais jamais faite jusque-là. Pas par mépris pour la prose ou la fiction. Plutôt parce qu’écrire un texte aussi long qu’un roman me semblait une épreuve particulièrement ardue pour mes forces velléitaires (et qui, velléitaires, le sont restées).

[14La revue écritures, qui a vécu gentiment un peu plus de dix ans.

[15« Honte » : c’est bien de ça qu’il s’agit, en somme. Honte d’écrire comme on en ressent le besoin, honte d’écrire un poème sur le temps qui passe (ou ne passe pas), honte d’être amoureux et de rimer ces vils sentiments, honte d’imaginer des histoires, honte d’offrir à la réalité un miroir jugé grotesque qui ne vaudra jamais l’original et qui, de toute façon, a déjà été utilisé des millions de fois… Cette « honte » semble bien avoir été l’énergie tellement équi-voque, terriblement terrorisante de la modernité littéraire (ou artistique). Une espèce de censure diffuse, idéologi-que, comme un venin ou une drogue, c’est selon, dans les veines.

[16C’est une autre façon de dire qu’au lieu de créer sa « lllangue », le poète, l’écrivain crée le monde — comme tout usager, mais à des degrés divers — en utilisant cette pauyre et chère langue que lui a donnée la société où le hasard l’a fait naître.

[17Évidences pour moi : restons prudents.

[18J’accepterais avec plaisir, et reconnaissance même, qu’on me traitât de « post-romaniste ». La « post-romane »… voilà un état qui me définirait, au bout du compte, assez bien.

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