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Un Départ en vacances

Publié le 25 octobre 2012

Nouvelle parue sur mon blog des Impressions Nouvelles (www.lesimpressionsnouvelles....).

Nous attendions le taxi. Il n’arrivait pas, il n’arriverait jamais. Les valises et les sacs étaient dans le couloir, prêts à être embarqués par la main solide de mon père, qui décrivait lentement, dans le séjour, une espèce de huit. Les poings serrés, un blasphème en bouche. Heureusement, le mégot de sa gauloise l’empêchait de proférer l’horreur de ces offenses, lesquelles ne restaient au bord de ses lèvres qu’à l’état d’embryon. Pourtant, j’aurais pu répéter ces blasphèmes retenus, appuyé que j’étais contre le montant de la fenêtre, les yeux tournés vers le coin de la rue, tant je les connaissais par cœur à force de les avoir entendus chaque fois qu’un couvercle de confiture ou une clef dans une serrure lui résistait. C’était alors tout un chapelet d’injures solennelles, toujours les mêmes, toujours dans le même ordre, dans un souci de concaténation dont je ne voyais pas, à cet âge, la noblesse et que je trouvais, tout au contraire, profondément ridicule. Je me disais qu’il manquait d’imagination, cet homme, à toujours répéter les mêmes blasphèmes, sans comprendre ce que cette litanie avait donc de beau, de sublime même — un peu comme les paroles d’un rituel qu’il avait eu, cet homme qui était mon père, le génie d’inventer et de faire vivre jour après jour.

Quand le taxi arrivait enfin, c’était avec une énergie presque désespérée qu’il nous fourrait tous dedans : ma mère, les valises, les sacs et moi. Il était plus que temps d’y aller. Mon père prenait place, allumant son ixième gauloise, à côté du chauffeur tandis que je me serrais contre ma mère. Ce trajet jusqu’à la gare avait quelque chose de merveilleux : les vacances, maintenant que nous avions quitté notre domicile et que nous étions en route, les vacances étaient enfin commencées ! L’excitation allait grandissant, et je sentais que de la sueur se mettait à rouler sous mes aisselles. Nous n’avions pas de voiture. Aussi y avait-il quelque chose de profondément inhabituel à me sentir m’enfoncer dans ces sièges qui me semblaient si vastes, si moelleux ; sentiment d’étrangeté qu’approfondissait la conversation que mon père était en train de mener avec le chauffeur. En français. C’était si rare de l’entendre s’exprimer dans cette langue, qui m’était naturelle, certes, mais qui n’était jamais celle que ma mère et lui pratiquaient à la maison. Sa façon de parler le français, classique et presque précieuse, sa façon était belle. Et je m’en étonnais, convaincu qu’un immigré comme lui où ma mère était condamné à baragouiner une sorte de pidgin informe. C’étaient d’ailleurs le cas de beaucoup d’Italiens, incapables même de parler correctement leur langue natale. Mon père avait ainsi un certain style, malgré ses grosses mains, ses blasphèmes et ses crachats verdâtres qu’il expédiait sur les pavés des trottoirs. Ce style, je ne le voyais pas. Ce n’est que bien plus tard que j’en ai été conscient, alors qu’il était trop tard pour essayer de savoir (tout simplement parce qu’il était mort) d’où il tirait cette curieuse élégance, lui qui n’avait fait absolument aucune étude.

Arrivés à la gare, nous installions nos bagages sur le quai et commencions d’attendre le train. Mon père faisait le tour des placards, des panneaux d’affichage, interrogeait le moindre képi passant à sa portée, examinait le quai et nous incitait à nous déplacer tantôt vers la gauche, tantôt vers la droite, afin de nous trouver exactement à l’endroit où s’arrêterait notre voiture. Deux heures ! Nous avions deux heures à attendre ! Et ces deux heures-là étaient terribles… Les blasphèmes cette fois explosaient, parfaitement audibles mais, hélas, compréhensibles pour l’amas d’autres immigrés assis comme nous sur les bancs du quai et qu’une crainte identique de rater l’internazionale avait poussés à se poster, si tôt, sous l’auvent de ce quai bondé.

Il pleuvait. Mais c’était normal, puisque nous étions encore en Belgique. Bientôt le soleil brillerait. À condition que le train arrive, que nous puissions y pénétrer, en dépit des bousculades prévisibles, et que nous arrivions sains et saufs jusqu’à nos places réservées que sans nul doute il allait nous falloir gagner de haute lutte, dans la mesure où il était certain que des individus malhonnêtes nous les auraient déjà chipées et que l’intervention de l’autorité ad hoc serait nécessaire pour les reconquérir. Le contrôleur finirait par nous donner raison — mais après combien de tracas ? après combien d’engueulades ou d’efforts ? Cela nous était arrivé juste une fois ; ce traumatisme ne s’était jamais répété. Or, ç’avait suffi pour que nos craintes renaissent chaque année, nous paraissent parfaitement fondées et que le bon déroulement de l’opération d’embarquement nous soit au finale une bonne surprise.

Calés dans nos sièges, nous déballions, passé la première frontière, le premier de nos multiples pique-niques et nous mettions à mordre dans nos sandwiches en songeant aux montagnes si hautes qui nous attendaient quelque part au bout de ces rails, où nous arriverions à la nuit tombée, au gré de ces gares que mon père énumérait, la bouche pleine de jambon de Parme, une à une, sans se tromper, sans hésiter. Il les connaissait toutes ; et nous faire part de sa science, que je trouvais ridicule et que je regrette aujourd’hui, était une façon pour lui de jouir de ces vacances qui signifiaient pour moi l’ennui mais pour lui la chance de profiter de l’air et la lumière.
Puis, quand il allumait la première d’une longue série de cigarettes, tandis que sans plus l’écouter, je me plongeais dans la lecture d’un Club des Cinq ou d’une bande dessinée de Stan Lee, en attendant les piles de Topolino qui m’attendaient dans un futur et un espace encore flous, quand il se mettait à faire des ronds de fumée dans le compartiment que nous partagions avec deux passagers anonymes, mon père nous parlait alors de la guerre. Oh ! juste à demi-mots… Dans l’attente sans doute que je l’invite à donner plus de détails. Ces départs en vacances, c’était le seul moment où il le faisait, où il laissait transparaître ce genre d’espoir, lui qui n’a jamais parlé de soi : il y avait à bord de ce train glissant doucement à travers les frontières comme un doigt d’enfant sur un planisphère une atmosphère telle que l’heure semblait propice aux confidences. Mon père souriait entre ses demi-mots. Et je haussais alors les sourcils en faisant semblant d’écouter, tandis que le train pénétrait en Alsace-Lorraine et roulait sur un sol que jonchaient, sans que j’y prisse garde ni même que j’en fusse conscient, des milliers d’obus, des centaines de milliers de morts, des millions de soupirs désespérés.

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