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Albert Ayguesparse : “Enfance de l’art”

Publié le 28 octobre 2012

Les mots s’écoulent. Sans strophes. Sans mesure. Sans syntaxe parfois, tel un collage de membres de phrases reflétant l’espèce de confusion mi-rêvée, mi-réelle du couple. Pas de ponctuation non plus, aucune virgule — à peine un point au vers six, pour suspendre le poème avant la mer, les larmes, le lait, l’eau des lèvres. Ces liquides sont quelque peu coquins, qui renvoient — discrètement mais clairement — au plaisir. Et ce plaisir, goûté en pleine nature ensoleillée (les oliviers et les collines suggèrent un tableau méridional), au réveil, alors que les rêves traînent encore sur les yeux, achève de confondre la femme aimée avec le paysage (un peu à la façon de « La magie noire » de René Magritte [1945]). Puis contraste à l’avant-dernier vers : irruption d’un bel alexandrin, un vrai, au rythme symétrique 3’ 6” 9’ 12, agrémenté d’un jeu d’allitérations en [k], très minérales, qui rompt justement avec la fluidité des lignes précédentes. Pour signifier, après une césure rocailleuse au dernier vers (l’accentuation du « qui » en césure est, en effet, renforcée par les allitérations sourdes et gutturales de l’alexandrin ; point d’enjambement donc), cette pointe de jouissance traversant le corps jusqu’à la bouche — dernier mot du poème aux phonèmes longs, chuintés, sensuels.

Enfance de l’art

(La Rosée sur les Mains d’Albert AYGUESPARSE [1900 – 1996])

.

Quand il se renverse dans le ciel

les bras pleins de rumeurs

noués au-dessus du rire des graminées,

ton beau visage tourné vers les puissances du rêve

les joues rougies par l’églantine du plaisir

brille sous la fraîcheur du matin.

Une mer respire derrière ton front

nue et tranquille dans l’eau des larmes

luisant de l’éclat poudreux d’un trésor

le ruissellement de lait de ta gorge

ce torrent invisible qui meurt sous ta peau

et le goût de l’infini humecte tes lèvres

glissant d’un mouvement léger

par les chemins du sang

gagne avec un bruit d’ailes

la nappe des oliviers

et j’entends s’enfoncer dans ta chair

derrière tes dents humides de soupirs

le collier de cailloux dans le cou des collines

le bruit de l’amour qui remonte vers ta bouche.

.

(La Rosée sur les Mains, Les Cahiers du Journal des Poètes, Bruxelles, 1938)

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Albert Ayguesparse
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