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L’Écrivain du Dimanche

Publié le 18 avril 2013

I

L’écrivain du dimanche

Je suis un écrivain du dimanche. Et encore… À l’instar de tous les écrivains du dimanche, enfin… c’est ce que je me dis pour me consoler entre une série à la télévision (américaine, comme toutes les bonnes séries) ou un épais roman (allemand, comme tous les bons romans épais), à l’instar de tous les écrivains du dimanche, je n’écris pas vraiment le dimanche. En tout cas, pas tous les dimanches. Le dimanche, c’est connu, est le jour idéal pour ne rien faire. Pas tellement pour des raisons bibliques (encore que là, les voix divines n’avaient pas tout à fait tort ; ne rien faire, c’est bon pour la santé) ; mais tout simplement parce qu’il faut bien passer un jour, une fois que les six autres nous ont assené leur lot de choses à faire (c’est bien le sens du mot agenda en latin), une fois que l’on s’est épuisé à penser à tout et à ne rien oublier, y compris en dormant, ça fait du bien, crénom, de se dire qu’il n’y a plus rien faire. Or… c’est à ce moment-là que l’écrivain du dimanche devrait se dire : « Allez ! Au travail ! Faut s’y mettre ! » ? Non mais ! Parfaitement impensable. Quiconque, parmi tous les écrivains du dimanche, a déjà vécu ces affres dominicales ne pourrait ne pas être de l’avis de l’auteur de ces lignes (écrites d’ailleurs un dimanche)… Le luxe, ce serait — c’est ! — parce que mêmes les écrivains du dimanche rêvent de luxe ! — de ne pas « s’y mettre » (à écrire) lorsque le seul moment de la semaine est venu qu’on puisse et qu’on doive donc le faire. Et c’est absolument délicieux alors de se planter devant une série à la télévision (américaine, comme toutes les bonnes séries) ou d’ouvrir un épais roman (allemand, comme tous les bons romans épais) en oubliant que le dimanche et le reste du monde existent. Or, il arrive plus d’un dimanche que l’écrivain du dimanche se rappelle qu’on est dimanche et que l’heure a sonné de secouer sa muse. Aussi, il est des dimanches — plus nombreux qu’on ne le souhaiterait — où l’écrivain du dimanche ouvre son ordinateur, caresse l’écran d’une main accablée, d’un œil légèrement désespéré, et laisse courir ses doigts sur les touches, abandonnant à jamais le farniente délicieux qui lui était pourtant échu… C’est ça ou la mauvaise conscience de ne pas travailler. Parce que le farniente du dimanche, pour l’écrivain du dimanche, ça ne marche que lorsqu’il oublie qu’on est dimanche (ça peut arriver) ou lorsqu’il oublie d’oublier que son travail, son travail du dimanche, l’attend (ça peut aussi arriver). Et c’est comme ça que la littérature, enfin une part d’entre elle, s’écrit.

II

Au Travail !

Parfois, on se dit que voler de sa plume, ce serait bien. Hé oui ! Ne devoir son salut, son pain, son toit qu’à la force de sa plume… Quelle belle indépendance ! C’est joli, c’est tentant. Rêvons un peu. (En effet, à défaut de pouvoir me rendre compte de l’effet que ça fait, je ne peux que rêver…) Allons-y donc, fermons les yeux, soyons l’espace d’un songe un écrivain qui travaille de sa plume, élevons-nous dans l’éther en quête de bonheur. Et pourtant il me suffit de m’y imaginer pour n’avoir qu’une seule envie : redescendre sur terre. C’est un peu comme une brûlure en fait. On est attiré, on touche et le muscle de l’aile, mû par un réflexe automatique, se rétracte aussitôt. J’en conviens : ce n’est pas très courageux. Foi de l’écrivain du dimanche que je suis. Mais il y a des raisons à cette lâcheté ! Croyez-moi ! La première (et peut-être la seule au fond, mais elle est de taille), c’est celle-ci : l’indépendance constitue une fameuse dépendance. Réfléchissez… vous qui partagez éphémèrement ce même rêve. Si vous voulez vraiment que ça rapporte — un peu beaucoup à la folie, c’est selon —, eh bien… il n’y a pas trente-six solutions : faut travailler, travailler et encore travailler. Et la plupart du temps sur des sujets de circonstance, des sujets imposés, comme dans une compétition de gymnastique ou de patinage artistique. Soyons clair : les œuvres de circonstance ont leur noblesse et leur raison d’être. Si elles n’existaient pas, des pans entiers de la littérature n’auraient jamais vu le jour. Ce que je conteste et qui m’effraie, c’est l’idée de devoir enchaîner les circonstances aux circonstances, de devoir m’obliger à avoir un rythme de travail trépidant mais tellement nécessaire pour voler. En tout cas pour ne pas se contenter de s’envoler — et de retomber trois centimètres plus loin aussi lourdaud qu’un émeu ou qu’une poule qui aurait oublié de pondre. Finalement, ce qui ne me plaît guère dans le travail, c’est l’idée, sans possibilité d’y surseoir, qu’il faut s’y mettre. Au travail. Bref, ce qui ne me convainc pas dans le travail, c’est le travail !

III

« Mon cher Mécène… »

Être un écrivain du dimanche, c’est donc fastidieux — parce que le dimanche, en perdant de cette saveur délicieusement surannée (les cloches qui sonnent… les croissants… les balades en forêt…), perd tout son sens. Travailler de la plume ? C’est terrible — parce qu’il faut sans cesse battre des ailes pour espérer tenir son vol et éviter la terrible chute. Que reste-t-il alors ? Je vous le donne en mille ! Reste… le mécénat ! Génial, le mécénat ! Vive Mécène ! Mécène ? C’est une sorte de super-héros des arts et des lettres. Mécène… C’est au fond le type qui résout tout ; le type qui vous fait voir la vie en rose quand bien même tout serait gris ; le type qui, en vous fourrant le pain en bouche et en éliminant d’un coup de chèque magique la question de la subsistance, vous ôte toute angoisse de l’avenir ; le type qui, en vous jugeant digne de ses riches deniers, vous ennoblit et fait de vous un pur sujet de création. Or, n’allez pas croire les mauvaises langues, dont la perfidie n’a pas d’égale : vivre aux dépens de Mécène ne fait pas de vous pour autant un agent du pouvoir impérial. Avec les sous de Mécène, faudrait-il donc dire adieu à l’indépendance ? Rien n’est moins sûr, rien n’est moins vrai. Car le vrai Mécène, le Mécène dont le nom signifie bien Mécène, celui-là ne passe pas son temps à mettre au pas les artistes qu’il prend la peine d’entretenir ; c’est justement ce qui fait la différence avec la propagande ou la prostitution. Honorer l’art revient à lui laisser toute liberté — y compris celle… Celle de ne rien faire ! De ne rien faire en attendant que ça se fasse un jour ! Mais oui ! Le mécénat, c’est ça ! Ça ne peut être que ça ! Dépenser sans compter ni rien escompter ! Le mécénat ou la vraie noblesse… Aussi, rien à voir avec les « commandes » (non mais ! quel nom ! quand on y pense…), rien à voir avec les œuvres de « circonstances » (comme nom, voilà qui ne vaut guère mieux…), rien à voir non plus avec cette espèce d’aumône améliorée dont tel ou tel sinistère est le triste bâilleur de fonds (« Monsieur le Sinistre, merci encore pour l’obole… »). Ça doit être dur quand même, cette vraie noblesse ! Payer en espérant un jour un petit poème en retour ! Quelle confiance ! Quelle foi en l’art ! C’est merveilleux. Encore faut-il en trouver un, de Mécène… Mais bon, avec un brin de persévérance, il doit y avoir moyen. Faut juste un peu chercher, fouiller dans les coins, mettre — pourquoi pas ? — une petite annonce, du genre : « Mon cher Mécène, je vous attends. N’hésitez pas à m’appeler, même le dimanche. Je suis là ! Voici mon numéro… » (Surtout ! surtout ! ne pas oublier de payer ma facture de téléphone !)

IV

Joli travail

C’est comme ça… Le travail, c’est du joli. Du joli… Oui : le travail est attirant, agréable à considérer, il suscite un certain plaisir. Non, non. N’y voyez aucune ironie, vous qui lisez ces lignes. Le travail, c’est vraiment du joli. Et quand je dis joli, je le dis en soupesant le sens de cet adjectif. Car au fond, à y bien réfléchir, dans la société actuelle, c’est bien parce qu’on « travaille » qu’il est possible de « travailler » ; c’est pas plus compliqué que ça. Tiens ! Je vois votre sourcil se hérisser, un poil perplexe. Bon… je le concède : l’affaire est moins facile qu’il n’y paraît. Tiens ! Toujours aussi perplexe ? C’est donc le « travail » qui vous chipote ? Bien sûr : le « travail » et le « travail » ; c’est normal, et c’est vrai que c’est complexe. Bref. Voici venu le temps qu’il faut que je m’explique. Je crois fermement, dur comme fer, inébranlablement, sans qu’il soit possible d’envisager même de me faire changer d’avis, que l’obligation que (presque) tout écrivain a de « travailler » (à supposer évidemment qu’il veuille manger, boire, se vêtir, se loger, etc.) le situe ipso facto au cœur du monde réel de notre époque : c’est-à-dire dans une position idéale pour observer les relations essentielles entre les hommes et y tenir un rôle. Par monde « réel », j’entends cet espace du monde où se jouent et se nouent les questions les plus aiguës, celles qui déterminent l’esthétique et la signification de notre environnement socio-culturo-économico-intellectuello-politique. Et cet espace est bien celui de la petite-bourgeoisie, celle qui est aux commandes depuis une bonne poignée de décennies et qui est responsable de la magnifique (là, je suis ironique) Weltanschauung (hé hé) qui est la nôtre. On en pense ce qu’on voudra, en attendant cette Weltanschauung de pacotille est là et bien là, elle qui ordonne le monde et structure temps et espace à sa façon petite-bourgeoise. Sans concession. Or, essayer de comprendre le monde, se mettre en tout cas dans une position qui puisse permettre de le faire, est selon moi une condition nécessaire pour ne pas produire des lettres à deux balles. Évidemment, et cela est cruel, se mettre dans cette position ne garantit guère la qualité. On peut toujours y rêver, mais soyons lucides : pour la qualité, au fond : pas de recette miracle. Juste l’idée que pour rater sa littérature et produire à coup sûr du « grand » n’importe quoi, il suffit donc de tourner le dos aux petits-bourgeois, de refuser de voir en face, dans le blanc de l’œil, le joli monde du travail, de détester suer sang et eau et d’imaginer qu’il suffit… qu’il suffit de n’avoir pour envie que celle d’écrire, que celle d’être inspiré, sans plus. Dos au monde, dans les marges, que ce soient des marges de crève-la-faim ou des marges de plumitif luxueusement entretenu. Le travail de l’écrivain, ça se travaille : il est lié, qu’on le veuille ou non, au travail d’aujourd’hui. Sinon, rien à dire de pointu sur le monde — que des stéréotypes (lesquels, hélas, n’excluent nullement le succès…). Aussi, c’est avec une émotion non feinte que je dis et répète, à cette heure où je n’espère désormais plus aucun téléphonage de débonnaire Mécène, où je contemple sur l’écran noir de mon cellulaire mes linéaments de travailleur au carré, qu’il est bien joli de travailler pour me permettre de travailler.

V

Lire / Écrire

Le travail d’écriture, je ne peux l’imaginer sans un travail parallèle de lecture. Lire, c’est déjà écrire. Écrire, c’est continuer à lire. En ce qui me concerne, en tout cas, jamais je n’aurais imaginé projeter d’écrire, pouvoir écrire même sans la lecture. Il y a dans la lecture toute une mise en appétit, toute une mise en scène de ce que sera mon travail sur le texte en devenir. Mise en appétit : parce qu’écrire est une réponse à une sensation de besoin, dont on peut dire que, plus elle est grande, mieux on cherchera à y répondre — et lire, ça creuse. Mise en scène : parce que le livre que je suis en train de lire est la représentation achevée de ce que je m’efforce de mettre péniblement en œuvre. Et comme l’écriture, la lecture doit être systématique. Car le travail implique le système : règles, rituels, ordre, plan. On n’écrit pas sans projet en alignant des mots au hasard ; de la même façon, on ne lit pas sans une sorte de discipline qui contraint le lecteur à faire œuvre de son temps de lecture. Le travail de lecture obéit à un programme, trace des perspectives, ouvre des horizons, qui seront peut-être ceux qu’investira le travail d’écriture. La lecture met des formes dans ce qui serait autrement un magma. C’est du moins ainsi que je conçois les rapports entre écriture et lecture, lesquels n’excluent pas, que du contraire, le plaisir. Ainsi, pendant un très long temps, nous nous fixions chaque année, mon meilleur ami et moi (et il faut que ce soit le meilleur ami pour que ça marche), un programme terriblement systématique de lectures : dix romans de cinq cents pages minimum, d’époques et de cultures différentes, que nous nous administrions à raison d’une double tranche hebdomadaire : cinquante pages de l’un et cinquante pages d’un autre, avec une tournante semaine après semaine, de manière à ce que, à la fin du mois, un dixième de chaque opus ait été lu. En dix mois, c’étaient dix pavés que nous avions lus. L’excitation et le plaisir, en dépit d’un certain stress, étaient étonnamment au rendez-vous. Or, cette façon de travailler à lire m’a toujours servi de modèle pour travailler à écrire. Sauf que… je ne m’y suis jamais vraiment attelé… à écrire… et que, chaque fois que je me mets à ma table (c’est une métonymie : je n’ai pas de table réservée à l’écrire, j’écris n’importe où se pose mon portable ou mon cahier), je me dis que j’aurais dû… ah ! que j’aurais dû l’avoir fait davantage mais qu’à partir de demain, promis/juré, comme ces livres que je continue à chasser même si le système a changé (la tournante décrite ci-dessus a fait long feu, hélas) et qui tombent dans mon escarcelle à un bon rythme, à partir de demain donc, je me mets vraiment à travailler — à écrire. Et pour éviter de sombrer dans une sorte de dépression innommable, j’ajoute vite en post-scriptum, dans ces pensées que je m’adresse à moi-même, que d’avoir été velléitaire pendant des années n’exclut pas qu’on devienne un vieux stakhanoviste. Allez !

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