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HANSKA

Publié le 7 mars 2016

Premier chapitre d’Hanska, qui vient de paraître aux Impressions Nouvelles.

Un lien vers un compte rendu de Pierre Ahnne : http://pierreahnne.eklablog.fr/hanska-rossano-rosi-les-impressions-nouvelles-a125391586
Vers un compte rendu de Philippe Remy-Wilkin (revue Karoo) : https://karoo.me/livres/recit-gigogne-glisse-condition-humaine-abyme
Vers un compte rendu de Michel Zumkir (Le Carnet et les Instants) :
https://le-carnet-et-les-instants.net/2016/04/25/rosi-hanska/

1. Le béret.

Le béret : je n’y avais jamais songé. Au béret. Le mot lui-même — béret — ne m’est pas familier ; je ne l’ai que peu employé dans ma vie, et si je l’emploie aujourd’hui, c’est avec la conscience, la conscience fade d’avoir trouvé, là, le symbole précis et sans joie d’une brève partie de mon existence — laquelle, toute brève qu’elle est, n’est pas néanmoins sans conséquence sur les années suivantes. Béret ? Il ne s’agit pas d’un mot rare. Ni rare ni exotique. Il s’agit d’un mot de cette langue qui, à dé-faut d’être ma langue maternelle ou paternelle, est celle que j’ai utilisée à presque chaque instant de presque chaque jour de ma vie et celle, très certainement, où je serai enseveli lors de mes funérailles. Béret. Voici un mot qui ne m’est pas étranger, à peine un peu étrange… Or, quand je viens à l’entendre, c’est bien l’image d’un être exotique qui surgit malgré moi, encore aujourd’hui, devant mes yeux : l’image du petit Français moyen, telle que la caricature, d’une façon si drôle, Woody Allen dans Everyone Says I Love You lorsqu’on le voit déambuler le long de la Seine une baguette sous le bras et… un béret sur la tête. Toujours j’oublie, encore aujourd’hui, que le béret est aussi — est d’abord ? — une affaire de militaire.

Béret. Voilà un mot à la chair un brin décousue, si je puis dire… Son étymolo-gie en est d’ailleurs chaotique : attesté dans le latin et le grec du Bas-Empire, il pro-viendrait peut-être du vieux celtique, les linguistes hésitent, mais il nous est arrivé, ça c’est sûr, par le béarnais. Un mot incongru, en somme, à l’identité floue, propice aux exégèses les plus diverses. Béret.

Pourtant, il y a quand même quelque chose de familier dans ce mot de béret qui me revient et résonne jusqu’au fond de mon cœur, me disais-je cette année-là (1986), tandis que je progressais prudemment avec d’autres recrues entre les mu-railles de « notre » caserne. Je cherche ; je ne prête pas attention aux drapeaux belges que nous croisons, ni aux vitres sales des bâtiments poussiéreux que nous longeons ; je n’ai rien trouvé. Béret…
Tiens ! Ah oui ! La marque… Beretta, peut-être ? Mais je chasse aussitôt de mon esprit cette marque assassine, elle me fait trop penser à la guerre de mon père. Car mon père, un vieil homme en cette année-là, un vieil homme sec comme un noyau, un noyau que la vie et ses vicissitudes auraient craché sur les pavés de cette ville du Nord, car mon père — Beretta… — a fait la guerre. Et je sais qu’en prononçant le mot « guerre », je n’ai jamais mesuré ce qu’il a signifié concrètement pour ce vieil homme si sec lorsque, dans la splendeur de sa jeunesse, il y était jour après jour, pendant de longs mois, confronté.

Je m’arrête ; les autres s’arrêtent aussi. Nous déposons nos sacs par terre. Le mien est un vieux sac en skaï, qui, marqué du logo de Munich 72, il y a quatorze ans déjà, a fait presque tous mes cours d’éducation physique à l’école. Pendant mes années universitaires, fraîchement achevées voici quelques semaines à peine et ayant fait de moi le philologue que voici, ce vieux sac est resté au fond d’une malle, elle-même oubliée au fond d’une cave. La cave de notre maisonnette familiale, où mes parents entreposaient — je n’étais encore qu’un enfant — le charbon de chauffage. Et voilà que je décide, mû par une impulsion que je ne me suis pas expliquée et que je n’ai pas cherché même à comprendre, voilà donc que je décide d’aller le retrouver, ce sac, tout craquelé, imbibé d’un drôle de parfum, à l’occasion de mon « service » ! Je remonte de la cave, une cave à charbon désormais sans charbon, presque propre, avec le sac dans le creux de mes bras. J’ai quand même un peu de poussière sur les épaules, un bout de toile d’araignée dans les cheveux. Je revois alors mon père re-monter à son tour ces mêmes marches ; mais il porte toutefois, à bout de bras, avec une force et une facilité qu’il aurait voulu exemplaires, malgré son boitillement, deux seaux pleins à ras bords de charbon. Un merveilleux anthracite luisant ! Un diamant magnifique, aussi noir que les chemises de sa jeunesse, dont il aimait nous vanter les vertus au moment où il en enfournait quelques pelletées dans les deux poêles de notre maisonnette. Je n’ai jamais soupçonné, ni enfant ni jeune adulte sur le point de partir pour l’armée, l’affection qu’éprouvait mon père pour ces beaux morceaux de roche qu’il avait passé tant d’années à tailler, à respirer, à produire. Me l’eût-il dit, je crois que j’aurais cru à une plaisanterie de sa part. Quoi ? éprouver de la « tendresse » pour le symbole même de son asservissement d’immigré ? — C’eût été parfaitement incompréhensible. Aussi, en remontant de la cave, cette fois-là, laquelle n’est plus une cave à charbon depuis déjà maintes années, c’est avec une forme de pitié que je revois mon père, boitillant donc tel un Vulcain de pacotille, exécuter sa terrible corvée.

Je referme la porte de la cave. Je tiens le sac Munich 72 entre les bras, tel un nourrisson. J’entre dans la cuisine, où mes parents sont en train de boire un café serré, aussi noir et aussi brillant que de l’anthracite. « Que vas-tu faire avec ce vieux sac ? a dit ma mère.

— Mon “service militaire”, ai-je répondu en prenant soin de détacher ironi-quement chaque syllabe.

— Tu auras l’air malin », murmure mon père. Il se retient à grand-peine de rire. Ses doigts passent alors lentement d’une lettre à l’autre du mot Munich.

La dernière fois qu’il a exécuté ce geste (passer les doigts sur les lettres du mot Munich / Monaco), c’est en lisant la manchette de la Gazzetta del Popolo, en septembre 1938, et en maîtrisant avec difficulté le sentiment de fierté qui vibrait en lui à la vue de ces six lettres nimbées de gloire. Mon père avait alors vingt-trois ans — presque mon âge actuel à ce moment précis où je m’apprête à partir pour l’armée.

Je me perds un peu dans le logo des Jeux de Munich, lequel me donne fran-chement le tournis. Cette spirale lumineuse absorbe tout mon regard. Et je me souviens, tandis que je détaille ce logo énigmatique, d’un mot bizarre que j’avais appris en regardant les Jeux à la télé : fedayin. Fedayin ! Les fedayin de Munich…

Ce doit être le premier mot franchement « exotique » — fedayin — que j’aie su, après tous ceux, italiens / français, tous plus « exotiques » alors les uns que les autres, dont je me suis goulûment, et librement, empiffré la bouche entre zéro et cinq ans, comme seul peut être libre et goulu un petit bambin entrant dans le langage. (Mais pour ces mots, les premiers de toute une vie, il y a prescription d’exotisme : aucun ne paraît à la conscience de l’adulte plus « exotique » que d’autres, tous baignent dans une atmosphère égale, qui neutralisa toutes différences et mit sur le même pied les mots, les syllabes les plus disparates.) Fedayin… Les fedayin de Mu-nich…Voilà un mot qu’on employait beaucoup à la télé, cet été-là, et je ne compre-nais pas vraiment pourquoi le tube cathodique se peuplait soudain de fantômes en cagoule penchés à un balcon, de soldats ou de policiers, au lieu de ces athlètes dont je rêvais d’admirer, chez mon voisin Merckx — qui, lui, possédait une télévision couleurs ainsi qu’un immense sofa moelleux où nous avions même, grâce à la folie extraordinaire de Mme Merckx, l’autorisation fabuleuse de grignoter des gâteaux en sirotant du Cécémel, — au lieu de ces athlètes dont je rêvais d’admirer, dis-je, la croupe musclée et les chaussures aux trois bandes magiques. « Oh là là ! » chanton-nait Mme Merckx avec son accent du terroir qui seyait si bien aux gâteaux et au Cécémel. « C’est quand même » (qu’elle prononçait, comme la plupart des gens de la région liégeoise : [kandmèm], en faisant bien sonner la dentale finale du quand) « malheureux d’en arriver là, ah ! dis donc ! » Et elle s’en retournait dans sa cuisine, dont elle laissait la porte entrebâillée pour nous regarder en silence. Merckx, son mari, avec ses cols en forme de pelle à tarte, ses rouflaquettes hirsutes et ses grosses lunettes d’écaille, était comme d’habitude au bistro Le Wembley, en train de battre la carte avec ses potes en fredonnant « Siffler sur la colline » ou de commenter le dernier match du Standard, bercé par les sautillements électriques des billes de flipper ou de bingo. Mme Merckx, entre-temps, assise à la table de la cuisine, au pied d’une pyramide de patates, ne cessait d’admirer son fils, mon ami Merckx, et faufilait ses beaux yeux gris entre le chambranle et le champ de la porte, tout heureuse de pouvoir le détailler à sa guise sans qu’il s’en aperçoive, comme elle le fait encore au-jourd’hui depuis le fond de sa pauvre tombe. Elle soulève, sans bruit et en catimini, la triste dalle funéraire où elle repose toute seule et s’en va sur terre vagabonder au-tour des talons, des épaules de Merckx, mon ami Merckx, telle une brise légère dont celui-ci prend à peine conscience. Tout à coup il a froid ; il se dit qu’il a dû oublier de fermer une porte ou une fenêtre... Elle l’observe pourtant avec un même amour et une égale avidité, comme elle le faisait cette année-là, en 1972, tandis que ces mains jouaient avec des épluchures de patates sur la table en mélamine de la cuisine, ou qu’elle se grattait le gras du genou au moyen de ses longs ongles rouges, sans voir cependant, depuis la place qu’elle occupait, l’écran du poste de télévision ni apercevoir les têtes fugaces des soldats qui y étaient apparues.

Question soldats, j’étais aujourd’hui servi : il y en avait plein autour de moi. Et moi-même, paraît-il, je suis en train d’en devenir un. Quoique je n’aie pas compris pas à cet instant très précis en quoi consisterait cette curieuse métamorphose. Or, n’était-elle pas déjà commencée, comme en témoignaient autour de moi ces ter-ribles et solides murailles où je me retrouvais « prisonnier » ? Et je me demandais quelles en seraient les phases exactes ; dans quel ordre elles se succéderaient ; si elles seraient rapides, pour ainsi dire instantanées, ou au contraire très lentes ; si elles seraient douloureuses ; si elles ne seraient pas très compliquées à suivre. Com-ment devient-on « soldat » ? Je n’en savais rien. À partir de quel moment précis peut-on dire qu’un conscrit est devenu un « soldat » ? Je l’ignorais. Quand donc avais-je / aurais-je passé cette frontière invisible et cependant irrémédiable qui bou-leverse le statut d’un être humain au point que les mots « liberté », « insouciance », ou « vagabondage » ne peuvent plus avoir désormais le même sens pour lui ? Quand traverse-t-on cette curieuse frontière ? Dès qu’on a reçu ses papiers militaires ? Lorsqu’on est passé devant la guérite du corps de garde ? Lorsqu’on aura eu tiré ses premières balles ? Dès qu’on aura eu empoché sa première « solde » ? Toutes ces questions me papillonnaient en tête, et je ne pensais guère au béret. J’écrasais, d’une semelle encore civile, des gravillons recouvrant stupidement ce qui avait été encore, un demi-siècle auparavant, le parc des comtes de Méan. Le poids considérable du Boccace que j’avais glissé dans la poche de ma veste au moment où je quittais la maisonnette familiale, croyant à tort n’avoir pas été aperçu par mon père, lequel cependant ne put réprimer un sourire de satisfaction à la vue de mon larcin, me ras-sure quelque peu ; ce livre est comme un lien ténu avec ma vie révolue de jeune étu-diant libre — ou présumé « libre » — de tout mouvement. Mon père observe avec amusement le renflement de ma poche tandis que je franchis le seuil et que je m’en vais.

« Il croit qu’il aura le temps de lire ! » ne l’entends-je pas dire à ma mère, tout bas. Elle ne lui répond rien. « Va, dit mon père, d’une voix forte, à la porte que j’ai refermée depuis un moment déjà, va… Je te le confie, il est à toi désormais. » Voici des mots qu’il aurait été heureux que j’entende au moment même où ils furent prononcés, mais qui se sont perdus dans le brouhaha de la rue où je m’éloigne peu à peu.

Le livre est lourd, et cependant je le sens doucement tout contre moi. Je vou-drais soudain m’en saisir, en lire des pages et des pages, ne fût-ce que le feuilleter. Comme je le faisais lorsque je traînais à la cafétéria de l’Université et que je savou-rais, sans en connaître toute la valeur précieuse, le plaisir de lire à mon gré, au rythme de mon seul désir. Maintenant c’est impossible. Une pensée angoissante jaillit alors et me bouleverse, le temps de quelques secondes… Et si être soldat, c’est simplement ne plus avoir le temps de lire ? être condamné à ne plus pouvoir ouvrir le livre qu’on est dorénavant contraint de cacher dans le recoin d’un vêtement ? Je me tâte les poches en toute hâte afin de m’assurer que le volume de Boccace est bien toujours là.

Je me souviens soudain d’une bribe de conversation en italien qu’enfant, un beau matin, j’avais surprise entre mon père et le vieux Scipio, Scipio il belga (ainsi le nommait mon père), un autre immigré venu tristement s’enraciner lui aussi en Bel-gique, après la guerre, jusque dans les sous-sols des charbonnages wallons, et dont, comme mon père, je me figurais (et me figure encore aujourd’hui, puisque c’est son vieux visage qui me hante l’esprit) qu’il n’a jamais été jeune. Son visage, par contre, à la différence de celui de mon père, était déjà plein de plis. Sa chemise était systéma-tiquement mal boutonnée, si bien que sa panse débordait toujours de son pantalon à la fois un peu trop large et un peu trop long. Et pour cette panse, on lui avait maintes fois dit, sur ce ton de plaisanterie imbécile qu’aimaient affecter en ce temps-là les autochtones de ces terres noires, qu’il aurait mieux fait de manger moins de pâtes mais qu’il n’était peut-être pas trop tard pour s’y mettre. Scipio se contentait de fixer d’un regard distrait, en souriant bêtement dans le vide, ces plai-santins occasionnels (à qui quelque vingt ou trente ans plus tôt il ne se serait pas privé de faire avaler un bon litre d’huile de ricin). Il avait aussi l’habitude d’ajouter quelques mots hétéroclites pour clore la plaisanterie — un mixte de mots français, wallons et italiens qui ne voulaient pas dire grand-chose — à l’adresse de son inter-locuteur, avec cette même voix éraillée, rocailleuse, que je lui ai toujours connue et que j’écoutais résonner dans le silence tranquille de notre maisonnette, ce matin-là. C’est curieux... cette conversation... je l’avais complètement oubliée avant cette mi-nute même. Tout me revient maintenant avec netteté. Je devais avoir quatre ans, peut-être cinq, puisque je ne savais pas encore lire et que le mot « livre » évoquait alors pour moi un objet un peu mystérieux, marquant l’enclos d’un territoire si proche et si lointain à la fois d’où j’étais irrémédiablement exclu. Je descendais de ma chambre, tout en haut, dans la mansarde, j’étais sur le point de pénétrer dans cette petite pièce du rez-de-chaussée qui nous servait à la fois de salon, de salle à manger et de hall d’entrée, lorsque j’ai entendu les voix de mon père et du vieux Scipio, Scipio il belga. Une vague froide, humide s’est enroulée autour de mon cou. La porte de la rue, au n° 444 de cette rue Vivegnis aux vieux pavés disjoints, tout au fond du quartier Nord, là où vécurent sans interruption mes parents tout au long de cette bizarre deuxième existence que constitue l’immigration, cette porte s’ouvrait directement sur cette petite pièce. Et chaque fois qu’on y entrait, une bonne di-zaine de fois par jour en moyenne, une bouffée de chaud ou de froid en envahissait le moindre recoin. Le vieux Scipio était arrivé depuis peu, et avec lui un peu de brume et de pluie, et déjà ça discutait ferme avec mon père. Je me trouvais derrière la longue tenture brune qui séparait cette pièce de l’escalier menant à la chambre de mes parents et à la mansarde, et je regardais, à travers une minuscule déchirure de la tenture, là, sur le mur d’en face, l’assiette ornée d’une représentation naïve de la Tour de Pise. J’ai entendu alors le vieux Scipio rappeler à mon père, la larme à l’œil, à mon père dont les yeux restaient secs en toute circonstance, comme ce dernier s’était évertué à enfouir dans les replis de ses haillons de soldat humilié, et cela avec toute la délicatesse qu’il était possible d’avoir en ces temps troublés, ce beau volume de Boccace dont il n’avait jamais voulu se séparer, fût-ce au péril de sa vie. « Une question d’honneur… avait dit mon père, en accentuant terriblement ce mot.

— Eia ! Eia ! Eia ! Alalà ! avait crié Scipio il belga, de sa voix rauque, en souriant bizarrement.

— “Trente nous sommes...” », avait rétorqué mon père, qui avait l’habitude de ci-ter ces vers de D’Annunzio à tort et à travers, les seuls qu’il ait jamais, connus avec aussi — c’est vrai — l’un ou l’autre de Dante. « “Le foie sec, le cœur dur, le cuir dur, et front dur...” » — Et puis, ayant soudain remarqué ma présence derrière lui, au pied de l’escalier, derrière cette tenture, mon père avait tiré sur elle avec violence et s’était retourné vivement vers moi, me fusillant, pour ainsi dire, du regard. Le vieux Scipio avait ri et n’avait pu retenir un petit pet sonore.

« “Et de son cul il avait fait trompette…” » conclut mon père en échangeant avec Scipio il belga un regard amusé.

J’étais aussitôt remonté dans ma chambre, non sans me demander qui pouvait bien être ce Boccace et s’il avait quelque chose à voir avec le gros livre, le seul livre de la maison au reste, qui croupissait sur une planche à côté de la télévision, entre un annuaire téléphonique, un gros carnet de cuir noir et une pile de dépliants publicitaires. Ce gros livre, qui avait donc fait la guerre et qui, la paix revenue depuis longtemps, avait tout l’air d’avoir été abandonné sur cette étagère, avec ce détail botticellien caractéristique en frontispice, était bien le Decameron de Boccace. Je pus le constater quelques années plus tard, un peu avant mon départ pour l’armée et que je prisse la décision secrète de l’emporter avec moi, sans remarquer, comme je l’ai mentionné plus haut, que mon larcin n’était pas passé inaperçu ; mais cette constatation, survenue à un âge où je n’ignorais enfin plus qui était Giovanni Boc-caccio et quel était vraiment ce livre, ne me rappela pas, ce jour-là, cette bribe de conversation qui, par contre, plus de quinze ans plus tard, m’envahit la tête comme si je venais à peine de l’entendre.
Je caresse mon Boccace à travers la toile du pantalon. Je constate que j’ai dé-posé mon sac juste à côté d’une constellation de cacas de pigeon. Des pigeons, on en voit beaucoup sur les hauteurs de la caserne. Ils roucoulent évidemment. Tous semblent libres, gais, bien nourris, et en bonne santé si on en juge de leurs nom-breuses déjections. Comme c’est la première fois de ma vie, et malheureusement pas la dernière, que mes Adidas foulent le sol d’une caserne et que mes oreilles, toutes roses de froid bien que ce soit en théorie encore l’été, ne se sont pas encore frottées au vocabulaire militaire, je ne saisis pas d’emblée ce que ces cacas-ci et ces pigeons-là ont à la fois d’ironique et de révélateur. Songeur, taciturne, je me tiens dans un petit coin de la caserne, en compagnie d’un groupe informel de jeunes gens aux cheveux plus ou moins courts, parmi lesquels je n’avais pas encore remarqué, fondue dans notre masse, la présence du milicien d’Albe — dont j’ignorais encore le nom. Aucun de nous ne s’était jusque-là encore parlé, n’avait fait connaissance pen-dant le trajet, alors qu’il était clair que nous nous rendions tous au même endroit ; nous sommes descendus en même temps de l’autobus vicinal, à cet arrêt désert sur les hauteurs de Saive, lesquelles surplombent la vallée de la Basse-Meuse et sont comme la porte d’entrée de ces pays de vergers qui, tournant le dos à la grande ville, au terril de Retinne et aux laideurs de Fléron ou de Micheroux, s’étendent vers l’est, vers le pays de Herve. C’était un de ces autobus qu’habitant la ville, je n’ai jamais eu l’occasion de prendre et qui, lorsqu’enfant, je les voyais quitter la place Saint-Lambert et contourner le Palais des Princes-Évêques par l’ouest, non loin du Sarma, grand magasin aujourd’hui disparu, pour s’éloigner et s’enfoncer dans le brouillard, se paraient à mes yeux, comme le mot « vicinal » ou le mot « Sarma » du reste, d’un halo insolite. Ce halo persistait longtemps à travers la brume, telle une enseigne au néon alors que tout autour a disparu. Nos cheveux flottant au vent étaient par ail-leurs le signe — si besoin était d’en trouver un — qu’un même destin nous avait ré-unis là et nous attendait, là, dans cette rue déserte d’un bled de banlieue désert où aucun d’entre nous, si ce n’est justement le milicien d’Albe, n’avait mis le pied. Nous pénétrâmes dans la caserne, un à un, sans parler, sans nous connaître, unis dans l’indifférence par un destin identique dont nous ne soupçonnions guère, au moment où nous passâmes devant les guérites, la lourdeur. Nous ne marchions pas au pas. Les cheveux libres. À part notre petite troupe de jeunes gens, personne en effet n’allait nu-tête dans l’enceinte de la caserne ; tous les autres avaient un béret.
Béret. Je me fis alors une curieuse réflexion en observant cette différence. Si j’avais vécu à une autre époque, pas si lointaine au fond (peut-être une trentaine d’années auparavant), jamais je n’eusse ressenti cette bizarrerie : aller nu-tête parmi des bataillons de coiffés. Je ne l’aurais pas ressentie du fait qu’en ces temps révolus, jamais je n’aurais marché dans les rues, jamais je n’aurais attendu un autobus et ja-mais je ne serais arrivé jusqu’ici, dans une caserne ou ailleurs, la tête nue. À cette autre époque, si je ne me trompe, j’aurais eu un chapeau. De ce fait, jamais je n’aurais pu éprouver cette singularité aiguë et purement fortuite d’être l’un des rares êtres humains, parmi tous ceux, nombreux, qui se mouvaient avec ordre autour de moi selon les lois d’une algèbre qui m’échappaient encore, à se tenir sous le ciel les cheveux au vent — pour la simple raison qu’en ces temps-là, j’aurais porté un couvre-chef, comme tout le monde. Ne pas en porter un eût été alors un acte de révolte, dénué de cette simplicité, de cette liberté naïve qui me gagnait maintenant le cœur. Car ce que je ressentais entre ces murs militaires, c’était justement ça : une sensation toute simple… inattendue… de liberté, entièrement due au hasard. En ayant rendu caduc le port du couvre-chef, les modifications récentes du système des mœurs, fruit d’un déterminisme historique qui a fait de nous des êtres « modernes », sont la seule cause de cette étrange sensation que j’éprouve aujourd’hui. Car je me retrouve dans cette caserne des hauteurs de Liège (une graphie « modernisée » elle aussi qui précipita dans l’oubli, à peu près à la même époque où les couvre-chefs disparaissaient du mode vestimentaire masculin, l’usage — Liége — de l’accent aigu), je me retrouve tout à coup soumis à un emmaillotage désuet de règles, règlements et conventions, lequel a cessé d’avoir cours dans le reste de l’espace social. Et j’essaie une expérience inédite jusqu’ici : celle d’être par hasard libre parce que je ne porte pas de couvre-chef. Ce qui n’est pas en soi un acte (cela aurait dû pour ça être volontaire), mais un simple signe de liberté. Et comme tel, puisque ainsi le veut la condi-tion humaine, sous quelque degré d’oppression qu’elle se situe, comme tel donc, j’allais devoir le payer.
Je ne suis pas né coiffé. Dans cette rue Vivegnis, tortueuse, au fond du quar-tier Nord. Ni de la dernière pluie. Je sais que d’avoir été incapable et d’éviter mon service militaire (en me faisant subtilement « réformer » ou en me déclarant « objec-teur ») et d’assumer pleinement mon statut tout neuf de petit-bourgeois « belge » (puisque « belge » je suis devenu peu de temps avant mon entrée en caserne) estampillé universitaire (en aspirant ainsi à devenir C.O.R. [i.e. Candidat Officier de Ré-serve]) ne s’explique pas autrement que par la bassesse de mon extraction sociale et culturelle. Être né là où je suis né, dans une rue pleine d’immigrés d’un quartier d’immigrés d’une ville de province aux prétentions parfois grotesques, le tout dans un pays sans grandeur quoique muni d’un récent passé colonial et d’un jeune souve-rain à la triste figure, être né là destine à une forme de lâcheté dont j’étais, par mo-ments — par moments seulement — parfaitement conscient. Constater ainsi que mes parents ne réagissaient pas, ne fût-ce qu’en s’indignant, en passant devant ces affichettes « NI CHIENS NI ÉTRANGERS » apposées aux fenêtres des maisonnettes à louer dans notre quartier Nord, étonnait le bambin que j’étais encore, jusqu’à ce qu’il se dise, ce bambin trop docile, qu’il fallait qu’il en soit ainsi et qu’il était nor-mal d’être lâche (un terme dont je connaissais bien le sens et qui correspondait pré-cisément à cette attitude). Et le corps noueux de mon père, que je sentais d’habitude bouillir d’une énergie contenue, me semblait dans ces moments-là tout mou, comme dénué de nerfs. Il n’y avait pas même un éclair de révolte, pas même une once d’indignation dans le regard de mon père quand nous passions devant l’une de ces affichettes. Lui : si prêt pourtant à s’indigner pour le moindre incident du quotidien. Aussi, il était clair pour moi qu’on m’avait enseigné à être lâche, dans cette ville et ce pays étroits, qu’on renforçait en moi ce trait de comportement quand on me disait que j’avais bien fait d’opter pour le statut de « soldat milicien » :

« Tu auras moins d’emmerdes, m’avait-on dit avec rudesse. Petit soldat, c’est mieux pour toi. Petit, petit. Oui. Fais-toi tout petit : les autres te foutront la paix, avait-on renchéri.

—  Et puis, ajouta-t-on d’une voix tranquille, tu nous as affirmé que ce serait moins long, non ? Tu reviendras plus vite parmi nous. »
Et le double sourire de mes parents (en qui se résumaient, bien sûr, tous ces « on ») me fit comprendre que le courage, en fait, eût été d’agir autrement.

De même, lorsque mon ami Merckx, qui lui avait échappé à l’armée en jouant les débiles mentaux et les asociaux, s’était exclamé en apprenant que je partirais pour l’armée le premier lundi de septembre : « Putain ! Je vais avoir un voisin mili-taire ! Putain ! T’as vraiment pas de couilles, toi ! » — je n’avais pu m’empêcher de penser, à entendre ainsi les quolibets inépuisables de mon ami Merckx et d’autres jeunes hommes du même âge que moi, par exemple ceux que je côtoyais depuis longtemps à l’Université, où Merckx n’avait jamais mis, pas plus que dans une ca-serne, le moindre orteil, je n’avais pu m’empêcher de penser qu’au contraire, choisir de faire finalement son service militaire, voilà le signe que, malgré tout, j’en avais un peu… des couilles… Et que même… elles eussent été plus nombreuses, enfin… plus grosses, les couilles ornant mon cul, si j’eusse trouvé dans mon foie les ressources nécessaires pour que mes épaules osassent supporter le poids des galons. Pourtant, je m’étais tu. Par lâcheté bien sûr. Et j’avais continué à me taire, pour cette même raison, lorsque Merckx avait ajouté, la pochette de Loaded en main, d’une voix va-guement cannabissée, sans même prendre la peine de vérifier en me questionnant s’il se trompait dans ses suppositions, tant cela lui semblait complètement impos-sible :

« Heureusement que tu ne seras qu’un bête plouc. Sans quoi, sale facho, je t’aurais plus jamais adressé la parole ! Vrai ! Tandis que là… » ajouta-t-il en remet-tant plusieurs fois d’affilée le saphir au début du sillon, « je te mets juste en quaran-taine, pauv’ con.

Va donc… Tu me fais pitié… »

Et je n’ai pas osé soutenir son curieux regard.

Nous étions dans sa chambre. J’entendais, sous nos pieds, le bruit de la radio de Mme Merckx. De temps à autre, c’était la voix grave de Merckx, le père, qui semblait sourdre, mêlée aux petits pleurs de son épouse, à travers le plancher de la chambre. La conversation se terminait toujours sur la même phrase :

« Allez ! Tout baigne, Rose ! Tout ne baigne-t-il pas ? »

Puis, après un bruit de succion, le traditionnel baiser d’au revoir, Merckx s’en alla, regagna ses seconds pénates et s’installa au fond du Wembley, à la table ronde habituelle, pour y multiplier les parties de belote dans le concert des billes de flip-per ou de bingo, la cigarette au bec et le pèkèt aux lèvres. Sa femme, il l’oubliait complètement au cours de ces heures passées en compagnie d’autres bâtons de chaise, qui juraient en wallon et riaient aux éclats en jetant leurs cartes à travers la fumée sur le tapis vert de la table. Elle restait dans sa cuisine ou dans son salon, époussetait avec mélancolie les meubles, préparait le repas, regardait la télévision en rêvant vaguement d’une autre existence ou téléphonait à l’une de ses rares amies pour se plaindre de sa vie conjugale. « Il est encore parti, chuchotait-elle.

— Il reviendra, ne t’en fais pas.

— Il sentira l’alcool, il y aura peut-être des taches de rouge à lèvres sur son col de chemise...

— En frottant bien, ça part au lavage, ne t’en fais pas.

— Et pourtant, si ! Je m’en fais ! Comment veux-tu que je ne m’en fasse pas ? Je m’en fais ! » Et Mme Merckx raccrochait le combiné et venait peu après nous demander, à Merckx et moi, si tout allait bien ou si nous n’avions besoin de rien. Elle n’ouvrait jamais la porte de la chambre.
« Tout va très bien, Rose, tout baigne ! » disait Merckx, avec la même intona-tion que son père : une intonation de jouisseur des menus moments de l’existence. De l’autre côté de la porte, Mme Merckx avait un frisson, à deux doigts d’éclater en sanglots.

Je regardais, un peu gêné d’être là, au milieu de cette famille qui contrastait tellement avec la mienne, si unie, si étouffante, je regardais la chambre de Merckx et ressassais en silence cette pitié dont mon ami venait de faire état à mon sujet. Merckx avait donc pitié de moi… Je détournais alors mon regard des piles de vinyles, qui encombraient presque tout l’espace. Il y avait, accroché au mur, un joli cadre avec une photo de femme, dont les nuances de noirs et de gris étaient d’une ex-trême douceur. Elle avait un regard troublant, son épaisse chevelure partagée en deux masses égales, de part et d’autre d’une raie qui lui divisait le crâne en son mi-lieu ; un bandeau ouvragé lui ceignait le front et se nouait, juste au-dessus des sour-cils, en une sorte de médaillon oriental.

Je reconnais tout de suite cette photographie, aucun doute là-dessus. Je n’en reviens pas et ne peux réprimer une exclamation de surprise. « Mais, ma parole, ai-je dit, c’est un Nadar !

— Un quoi ? » s’exclame Merckx en faisant une nouvelle fois déraper le saphir sur la face du disque. « Merde alors ! » Il tire une grosse bouffée de son joint et se plonge enfin, l’œil un peu plus hagard, dans la musique du Velvet Underground qui remplit le moindre recoin de la chambre. « Un quoi ? » répète-t-il en bégayant tandis que j’observe avec envie l’œuvre d’art.
« Un Nadar. C’est un photographe du siècle passé, tu vois ?

— Ah ouais.

—  C’est Cléo de Mérode, une danseuse de l’époque.

—  Ah ouais, ouais.

—  Ç’a de la valeur.

—  Ah ouais ?

—  Je le pense. »

A peine ai-je fini de prononcer ces mots, Merckx se lève en titubant et vient se poster à côté de moi, face à la photographie. Il m’explique qu’il a trouvé cette « chose » dans le vieux coffre d’une de ses tantes, morte il y a quelques mois d’une mauvaise jaunisse ; il se l’est appropriée avant que le contenu du coffre, et le coffre lui-même, ne valse aux ordures. Le verre est graisseux. L’idée de la jaunisse me dé-goûte un peu ; je ne le touche pas. Mais la photo est vraiment belle : Merckx a déci-dement de la veine… Je ne peux m’empêcher de songer qu’il y avait peut-être d’autres curiosités intéressantes dans ce vieux coffre… Des pièces de monnaie qui auraient fait rêver un numismate… d’anciens timbres-poste… de l’emprunt russe… Oui ; Merckx a de la veine. Chez nous, il n’y a jamais eu de vieux coffre de famille rempli de ce genre de trésors venus tout droit du XIXe siècle et qui m’eussent fait rêver… Mais lui s’en fout des vieux coffres : la vie est comme ça. Ceci dit… le Nadar lui fait de l’œil… il l’observe… il le couve du regard… il se dit sans doute qu’il a eu raison de ne pas l’envoyer aux ordures celui-là…
« Hé hé… » fait Merckx, songeant à la bonne petite somme rondelette que re-présente cette œuvre de valeur. Puis, il se ravise et en revient à ma situation de fu-tur petit soldat, me rappelle une dernière fois, non sans me gratifier d’une tape ami-cale, que je suis un « pauv’ con ».

J’ai fini par le croire.

Après un bref moment de doute, où j’avais entrevu qu’il y avait de la noblesse dans mon choix d’opter pour le service militaire, j’ai fait miens ces propos caricatu-raux, et pourtant si répandus, ces propos sans pensée ni valeur critique. Et je me suis répété, au contraire de ce qui eût été non une autre vérité mais sans nul doute la vérité, que j’aurais dû avoir le courage — alors que le vrai courage, c’était précisément d’y rester — de fuir cette caserne hideuse, de tourner les talons et fuir les galons, de repasser devant la sentinelle dans sa guérite, de courir jusqu’à l’arrêt de l’autobus vicinal et de m’y engouffrer en direction de la place Saint-Lambert et de la liberté.

« Qu’est-ce que vous attendez pour vous bouger, bande de Bleus ? hurla l’adjudant Pouce. Vous ne voyez pas qu’un peloton, bande de Bleus, est en train d’arriver sur vous ? » Et en effet, marchant au pas, une décurie s’avançait crânement en ligne droite et nous eût certainement heurtés si nous ne nous étions ôtés de son chemin dans une petite bousculade désordonnée.

On entendit des roucoulements de gorge.

« Quelle bande de Bleus, ces Bleus ! Allez ! En rang et suivez-moi ! hurla en-core l’adjudant Pouce. Je vous apprendrai à vous promener nu-tête sur le parade-ground ! Deux jours ! Pigeons ! Ce sera deux jours ! »

Aucun d’entre nous n’osa protester. Moi encore moins que les autres. Nous payions par ces « deux jours » notre mise qui n’était point conforme. Mais bon sang ! Comment aurait-elle pu l’être puisque nous venions à peine d’arriver ? Quelques semaines encore, et nous ne nous poserions plus ce genre de questions ; elles rele-vaient d’une logique qui n’avait pas cours sous les drapeaux.

Les roucoulements redoublèrent.

Et au bout d’un couloir pisseux plongé dans une pénombre blafarde, le capo-ral-chef Doye, le bide et les seins coincés derrière un comptoir en bois, nous distri-bua nos effets, béret compris. Le caporal-chef Doye avait les ongles assez longs et recouverts d’un épais vernis kaki, sans que nous ayons jamais su si c’était par la grâce de cette couleur que cette militaire de carrière toute dodue avait pu se peindre les ongles en dépit du règlement ou si c’était, eu égard à ses états de service, le règle-ment qui avait décidé de se faire une petite entorse en admettant chez elle cette coquetterie illégitime.

Le caporal-chef Doye se tourne vers moi et me gratifie d’un petit sourire. J’aperçois alors, juste derrière elle, le corps tout maigrichon du caporal Majeur dont je n’avais pas encore remarqué la présence jusque-là. Il transporte une pile de chemises et les dépose sur le comptoir, avant d’enfoncer sa main discrètement, profon-dément, mais je l’ai surpris, je l’ai vu aussi sûr que je vois l’azur par le cadre de cette fenêtre, d’enfoncer sa main entre les grosses fesses du caporal-chef Doye. Celle-ci glousse et tente de me faire croire qu’il ne se passe rien. J’ai rougi, j’ai pris mes effets et me suis vite éloigné du comptoir.

Je posai alors le béret sur la tête. Je n’entendais plus les rires étouffés des deux autres, les caporaux Doye et Majeur. Je calai mon béret avec une aisance étonnante, comme si j’avais accompli ce geste toute ma vie ou que je me fusse entraîné de longues heures à l’exécuter. Or, étais-je devenu, par la grâce de ce geste, un soldat ? Ou était-ce encore trop tôt pour le soutenir ?

J’aurais bien voulu un miroir !

C’est la première fois que je me coiffe d’un béret : je n’en ai jamais mis jusque-là, pas même de béret basque quand j’étais écolier en culottes courtes à la toute fin des années soixante. Tandis que j’ajuste un peu mieux le béret (un béret d’un kaki réglementaire pour un futur T.Tr. [i.e. Troupes de Transmission]) et que je sens au front la petite morsure presque douce du bord en cuir, un peu étroit, du couvre-chef, le souvenir d’un vieux film français me revient en tête.

Mais oui ! Oh ! vaguement pourtant… C’est un souvenir si fragmentaire…
Michel Simon (ou est-ce un autre acteur de la même trempe ? Je l’ignorais...) disait / répétait, de cette voix pâteuse et de cette diction compassée à la densité vélaire, toute venue du fond de la bouche, si caractéristique de ces voix masculines de l’époque des « Actualités », de L’Atalante ou du Crime de M. Lange, un Michel Si-mon d’avant-guerre, donc, répète à l’envi qu’il veut un béret ! un béret français !
D’où sort cette relique de réplique ? de quel film diffusé tard à la télévision ? Je m’inquiète. Les ciné-clubs de minuit, je les collectionnais ! J’en savais par cœur des centaines de séquences ! Or, voilà que j’avais soudain tendance à tout con-fondre… à ne plus rien distinguer... Pauvre mémoire !
Soudain ? Soudain !

J’ai un gros nœud dans la gorge. C’est vrai : je confonds tout depuis que j’ai mis les pieds dans cette enceinte militaire… Je confonds tout et j’ai même appris à bâiller. Car c’est bien le premier événement remarquable qui me soit arrivé juste au moment où j’ai franchi le portail d’entrée de la caserne : je me suis mis aussitôt à bâiller et à tout confondre. Ce fut automatique. Passé le portail, une très longue suite de bâillements irrépressibles s’empara de moi, je n’étais plus tout à fait sûr des noms et prénoms des camarades de classe successifs que j’avais côtoyés de l’école primaire jusqu’à l’Université, je mélangeais soudain les années, les titres, les réfé-rences — un peu comme une malédiction, un sort, un mauvais enchantement. Sur le moment, je pensai : « Je n’ai pas assez dormi, ma mère avait raison, j’ai passé une sale nuit blanche, j’aurais dû accepter ce cachet qu’elle me tendait. » Et je mis ces bâillements, tous ces manquements, tellement inhabituels chez moi, sur le compte d’une nuit incomplète, d’une nuit de peur.

« Tu n’as pas dormi ? » m’avait demandé ma mère, le matin, en voyant ma mine défaite.

Je ne bâille pas, pas encore ; je ne suis pas encore en caserne ; je dois être sale, sale et pâle.

« Tu as dit au revoir à ton ami ? » ajoute-t-elle.

Or, je n’ai salué ni Merckx ni Cléo ni Christophe. Peut-être était-ce de la honte ?

« Tes cheveux sont trop longs », me dit mon père, avec un air musclé de con-naisseur. Et pour me le prouver, voilà que de la main gauche, il en empoigne une pleine touffe avec férocité. « Ils sont gras. » Et il tire jusqu’à ce que je lui crie d’arrêter. Il rit alors et m’effleure le bout du nez, gras lui aussi, avec le dos de sa main râpeuse. « Tu as eu mal ? Imbécile. Bientôt, soutient-il avec une sorte de ten-dresse dans la voix, bientôt ce sera pire. Tu n’as pas fini d’en voir. Enfer et purgatoire : le paradis est encore loin.

—  Tais-toi. Tu vas lui faire peur.

—  Il n’a pas fini d’avoir peur.

—  Varie tes phrases, lui dis-je, non sans persiflage. Tu te répètes.
Cherche d’autres structures. » Et j’ai failli ajouter : « Si tu en es capable. » Mais ces mots, je les ai retenus entre mes dents, juste à temps ; déjà, je regrette même de les avoir pen-sés…

Il y a eu une sorte d’étincelle dans le fond de ses yeux ; il m’a très bien enten-du. Il m’observe du coin de l’œil, avec défi.

« Tu vois ? dit ma mère. Je t’avais bien dit que tu aurais du mal à dormir. Je t’avais bien dit de prendre ce cachet… »

Mais je n’écoute pas : les épaules de ce vieil homme dur et taciturne, qui songe peut-être qu’il a raté une occasion de se taire, à moins qu’il ne roule entre les pierres de son cœur quelque joie froide à avoir osé m’assener cette forte vérité (la peur), ses franches épaules se découpent maintenant sur le contre-jour de la fenêtre, et je suis étonné qu’elles soient soudain si droites. Ses mâchoires maigres sont serrées ; ses yeux pointus. Il s’avance près de ma mère qu’il serre légèrement contre lui ; il glisse avec nonchalance sa main osseuse sous sa jupe et lui masse doucement le haut des cuisses. Elle entrouvre les lèvres mais ne dit rien. Ce geste est tellement habituel.

C’est pourtant un fait : il ne varie guère ses phrases… Mais depuis quand la ré-pétition ou la monotonie sont-elles un crime ?

Dans ma poche, je sens le poids du livre, le livre de Boccace que j’ai emporté et dont la lecture m’aidera à survivre, me suis-je juré, tandis que je quittais « mon » domicile, devenu du fait de mon départ pour une autre vie le domicile « de mes pa-rents » et non plus « le mien », pour m’en aller prendre l’autobus vicinal près du Pa-lais des Princes-Évêques. Je suis obsédé par cette affaire — survivre… — au point que la nouvelle de la mort du vieux Scipio, que j’apprendrai bientôt, le lendemain de mon arrivée en caserne, cette mort ne m’atteint pas. Je passe à travers elle, invisible, en remontant la rue Vivegnis et puis la rue du Ruisseau pour marcher jusqu’à l’arrêt de l’autobus de la rue Lamarck, qui me mènera à la place Saint-Lambert, face au Palais ; je ne vois pas l’enfant et la femme qui courent en pleurant jusqu’à la porte de mes parents afin de leur annoncer la terrible nouvelle — le vieux Scipio, Scipio il belga, comme on le nomme dans le quartier à cause de mon père, le vieux Scipio est mort à l’aube. Il est tombé par la fenêtre du quatrième sur le pavé de la cour. Son crâne s’y est écrasé comme une vieille noix, ne lui laissant aucune chance de s’en sortir.

Cette mort, je ne l’apprendrai que le lendemain, dans l’enceinte de la cabine téléphonique devant laquelle j’aurai fait pendant une heure la queue en compagnie d’autres soldats.

« Il y en avait partout », me dira mon père d’une voix égale, neutre, comme s’il m’avait parlé d’un yaourt étalé par terre. « Ce fut affreux », ajoute-t-il pour tenter de donner à sa voix un timbre plus humain ; en vain.
Je comprends mal ce qu’il veut dire ; je ne le comprendrai qu’un peu plus tard, lorsque je me serai répété cette curieuse phrase une dizaine de fois sur mon petit lit de fer, dans la chambrée. Soudain, j’aurai vu la scène comme si j’y avais assisté.

« Il a pris la fenêtre pour la porte de la salle de bain », ajoutera ma mère, le plus sérieusement du monde. « Il était si distrait ! Il se faisait bien vieux aussi », conclura-t-elle.

J’aurai d’ailleurs envie de rire en apprenant ce détail incongru, mais je me tai-rai par égard pour le vieux Scipio, que je connaissais depuis ma naissance.

« Il était venu en Belgique », me précise alors ma mère au téléphone, me dévoi-lant de ce fait la raison pour laquelle mon père parlait de lui comme de Scipio il belga, « bien avant tous les autres. » Elle dit ça comme s’il s’agissait d’un haut fait d’armes… ou d’un acte de bravoure…

« Il était si distrait… » Je répète cette phrase idiote, en me demandant toute-fois comment on peut confondre une porte de salle de bain et une fenêtre sur cour. Comment ? Je n’insiste pas et ne cherche pas à le savoir. Et puis, la communication se coupe, je n’ai plus de monnaie.

Je n’en aurai une esquisse de réponse en fait que bien des années plus tard, en lisant cette lettre, datée du 27 janvier 1672, où Mme de Sévigné raconte l’accident survenu à M. de Berni : lui aussi « passa par une fenêtre, croyant passer par une porte » et s’écrasa sur la pierre. Ou plutôt sur un petit garçon qui passait par là et qui, par le plus grand des hasards, lui amortit le choc et fut lui-même assommé. M. de Berni survécut à la chose malgré sa tête « très fracassée », c’était à Versailles… et non quelque part à Liège entre le quatrième étage d’une masure de la rue Vivegnis et une fatale petite cour déserte. Mais soit. Scipio il belga aura eu une mort presque digne d’un gentilhomme du Grand Siècle, contrairement à la conviction de chaque habitant du quartier, pour qui sa mort, de mémoire de voisin, est une des plus idiotes qui aient été. Il lui aura juste manqué une Mme de Sévigné pour parler de cette chute en des termes plus flatteurs ; quant à moi, je n’ai plus aucun destinataire.

Entre-temps, encore à mille lieux de cette cabine téléphonique et de cette vie faite de saluts au drapeau et de corvées, je descends de l’autobus vicinal, je marche vers ce curieux bâtiment quadrangulaire bâti sur le parc des comtes de Méan. Je ne bâille toujours pas tandis que j’approche de ma terrible destination ; les noms et les dates brillent sous mon crâne comme autant d’étoile fixes.

Et c’est en entrant dans la caserne, juste au moment où je passe devant le corps de garde, qu’elles commencèrent à pâlir, à errer, et que je me mis aux bâille-ments, un béret kaki sur la tête.

Il faudra du temps pour que je comprenne que ce n’est ni la fatigue ni le port du béret qui explique cet étrange phénomène. Mais quelque chose qui semble être la résultante naturelle de cet ensemble architectural — caserne — et de l’orchestration sociale — vie militaire — qui s’y emboîte parfaitement : l’ennui.

Un mot dont je cessai d’ignorer, en cet âge militaire de ma vie, le passé terrifiant.

L’ennui.

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