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Décaméron — Préambule

Publié le 6 décembre 2013

Ici commence le livre appelé « Décaméron » et surnommé Prince Galehaut ; il contient cent nouvelles racontées pendant dix jours par sept femmes et trois jeunes hommes.

Préambule

Il est humain d’éprouver de la compassion pour les affligés. Bien que cela concerne tout le monde, c’est un sentiment que l’on attend surtout de ceux qui ont déjà trouvé chez autrui un réconfort nécessaire. Or, si quelqu’un en eut jamais besoin, à qui cette aide fut précieuse et agréable, c’est bien moi ! De ma prime jeunesse jusqu’à ce jour, j’ai brûlé plus que de raison d’un noble et très haut amour ; beaucoup plus peut-être qu’il ne conviendrait apparemment à l’humble condition de votre narrateur, quoique des personnes bien sensées, au courant de la chose, m’aient approuvé et m’en aient estimé davantage. C’est à grand-peine cependant que j’endurai cet amour. Non que mon aimée fût cruelle ; mais le feu qu’un excessif appétit suscitait en mon esprit était tel que je ne me satisfaisais d’aucune limite raisonnable et que j’en éprouvais très souvent plus de douleur que nécessaire. Les agréables discours et les consolations louables que me tint alors un ami me prodiguèrent un tel soulagement que j’ai la ferme conviction de lui devoir la vie. Mais Celui qui, dans Son infinité, donna pour loi immuable à toutes choses ici-bas d’avoir une fin, voulut qu’avec le temps mon amour diminuât, alors qu’il avait été plus fervent que tout autre et qu’aucune raison, aucun conseil ni l’évidence d’aucune honte ni la possibilité d’aucun péril n’avaient eu la force de le rompre ni de le faire plier. Mon esprit n’en a gardé aujourd’hui que ce plaisir qu’il a coutume de prodiguer à ceux qui ne s’aventurent pas sur ses mers les plus profondes : là où j’éprouvais de la souffrance, l’anxiété partie, c’est du délice que je ressens.

Mais bien que ma peine ait cessé, je n’oublierai pas pour autant les bienfaits de ceux qui, par leur bonté à mon égard, trouvaient mon état pénible. Ce souvenir, comme je le crois, ne me quittera jamais — sinon quand je serai mort. La gratitude est, selon moi, à louer ; son contraire, à réprouver au plus haut point. Aussi, pour ne point paraître ingrat maintenant que je puis me dire libre, me suis-je proposé d’apporter en échange de ce que je reçus le peu de soulagement que je suis capable d’offrir sinon à mes bienfaiteurs, que leur bon sens et leur bonne étoile tiennent sans doute hors de nécessité, du moins à tous ceux qui en éprouveront le besoin. Cette aide, ce réconfort ne représentera pas grand-chose pour eux, mais il ne m’en semble pas moins qu’il doive être prodigué sans tarder aux cas les plus criants : il y sera à la fois plus utile et plus apprécié.

Qui donc niera que ce réconfort, quel qu’il soit, s’adresse davantage au beau sexe qu’aux hommes ? Par timidité et par pudeur, les femmes enfouissent les feux de l’amour sous leur poitrine délicate. Or, celles qui les ont éprouvés ou les éprouvent savent combien ils sont plus puissants que les feux de surface. En outre, brimées par la volonté, le bon plaisir ou les ordres de leurs pères, mères, frères ou maris, elles sont la plupart du temps recluses dans l’exiguïté de leurs chambres. Assises à ne rien faire, ou presque, la volonté changeante, elles tournent et retournent en elles des pensées qui ne peuvent être toujours gaies. Or, qu’un désir brûlant suscite par ces pensées un accès de mélancolie, et leur esprit sera livré aux douleurs de l’angoisse, si de nouveaux discours ne l’en affranchissent. Sans compter que les femmes sont beaucoup moins résistantes que les hommes : l’homme amoureux, comme on peut le constater, réagira autrement. Si un homme est accablé ou souffre de mélancolie, il aura plusieurs façons d’alléger son état, voire de le surmonter. Il pourra, au gré de sa volonté, se promener, entendre et voir maintes choses, oiseler, chasser, pêcher, chevaucher, jouer ou s’adonner au commerce. Chacune de ces activités a la capacité d’absorber l’esprit, totalement ou en partie, et de le libérer de ses idées noires, au moins pour quelque temps : ce qui, d’une façon ou d’une autre, mènera à la consolation ou atténuera l’angoisse.

Or, pour réparer quelque peu la faute du Destin vis-à-vis de la délicatesse des femmes, qui a été plus avare de soutien là où la force fait le plus défaut, je vole au secours des amoureuses ; quant aux autres, aiguille, fuseau et rouet les occupent plus qu’assez. J’ai en effet l’intention de raconter cent nouvelles (fables, histoires, paraboles : selon son gré), narrées au cours de dix journées, comme on le constatera, par sept femmes et trois jeunes hommes nobles qui se réunirent à l’époque de l’épidémie de peste. Ces dames y chanteront aussi quelques chansons pour leur plaisir. Ces nouvelles donneront à voir de rudes ou d’agréables amours ainsi que d’autres aventures d’hier et d’aujourd’hui. Mes lectrices en retireront ainsi plaisir et bons conseils, car elles pourront faire le départ entre ce qui est à éviter et ce qui est à imiter ; ce qui, à mon avis, ne peut avoir lieu sans que cessent les tourments. Si tel en est le cas, Dieu le veuille ! qu’elles en rendent grâces à Amour, qui en me libérant de ses liens, m’a accordé le pouvoir de prendre en charge leurs plaisirs.

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