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Satires

Publié le 28 février 2016

Des satires à la façon d’Horace, Boileau et d’autres anciens à la plume très quotidienne.

Un bon gros joint

J’ai rêvé cette nuit, je crois, que j’étais jeune.

Puis je me suis levé. Je m’assois. Je déjeune.

Je réfléchis… les yeux noyés dans l’espresso

que je viens de me faire. Est-ce un songe ? un morceau

de souvenir ? un bout oublié de ma vie ?

— que cette image floue et cette léthargie

qui me parasitent doucement le passé.

La Vérité s’approche… et s’en va ! Je ne sais

la saisir… Je m’empare, à défaut, de tartines,

que j’orne de jambon, Vache qui rit ou fines

tranches de gouda. Mais… il n’y a rien de clair

sous mon crâne. Je cherche autour de moi l’éclair

qui m’illuminera. Je cherche et je ne trouve

rien. De mes trois garçons, qu’encor le sommeil couve

quelques riches instants, enfin j’ai achevé

le pique-nique : avec un chocolat caché,

là, au fond de la boîte. Eau fraîche dans les gourdes.

— Et ma mémoire cesse aussitôt d’être sourde.

*

J’ai rêvé cette nuit que j’étais jeune. Heureux.

Que je fumais, au cœur d’un gros nuage bleu,

en tirant de profonds coups, un bon joint énorme,

joyeux, qui grésillait et incurvait les formes

du monde ! Il y flottait un étrange parfum

dont j’ai peine à me dire, hélas, qu’il s’agit d’un

simple effet de théâtre orchestré avec grâce

par mon inconscient. Mais soudain, face à face,

— sans crier gare et, pris d’une quinte de toux,

je me tords et secoue la tête un peu partout —

paraît un policier, qui m’observe, matraque

en main et l’air finaud (le flic qu’on voit dans chaque

film de Charlot). Quand sont arrivés mes enfants

pour prendre place à table, avec honte j’entends

s’enfuir mon Double en rêve. Il s’encourt, il claudique,

il se balance à gauche/à droite et, mécaniques,

ses jambes l’ont mené jusqu’au bout du trottoir.

Disparu. Le réveil seul sonnait dans le noir.

*

Me voici convaincu, non sans joie, que le mâche-

laurier que je suis là n’est qu’un sacré vieux lâche.

Un sacré bail

Chaque fois qu’au hasard d’une rencontre (en rue,

dans un train ou parfois au détour d’une rue,

ailleurs, à l’étranger, bien que plus jamais — ou

presque — je me retrouve à l’étranger), je trou-

ve face à moi la face horrible et familière

d’un être que jadis j’avais la familière

coutume de croiser et que je n’ai jamais

plus revu ; chaque fois, même si désormais

ces fois se font rares et font ainsi figures

d’exception ; je pense : « Oh ! cette créature

(que j’ai failli d’ailleurs ne pas reconnaître) a

bien changé ! bien vieilli ! Les plis de sa peau, ca-

tastrophe, s’affaissent sous mille bouffissures ! »

Et je reste sans voix, le temps qu’aux bouffissures

de l’âge, du travail cruel ou de l’alcool

je m’habitue. Aucun mot ne vient. Vers le sol,

je baisse mon regard, honteux d’un tel désastre…

Et je me demande où donc l’astre brillant, l’astre

de la forte jeunesse est passé ? Mais enfin…

on se salue… on dit que ça faisait… oh ! bien

longtemps… on énumère un à un les étranges

petits êtres sortis comme l’or de la fange

de notre sein et qui sont partis à l’assaut

de ce monde — un vrai monde, hélas ! de fous ! de sots !

Mais duquel on se croit toujours partie prenante,

alors qu’en fait déjà on glisse sur la pente

menant au vieux néant que d’une vive main

on éloigne et remet toujours au lendemain.

*

Mais il est l’heure. Et l’heure, ainsi le veut le monde,

chacun de son côté, non sans s’être promis

(dans un étrange aveu de lucidité, si

rare) de se revoir sans attendre la panne

qui nous fera marcher par petits coups de canne !

Marthe au foyer !

Et Marthe un jour, sans même crier gare,

Marthe un beau jour en a eu vraiment marre.

— Philosophie, Esprit… — et patati…

et patata… — Son cœur lourd est parti

en vrille ! Assez de toutes ces voix doctes

péripapotant au salon ! « Ah… fuck ! Te

rends-tu pas compte, ô sacré nom de Dieu,

que tout ce temps passé auprès du feu

à ronronner marmite ou casserole

est en train, p’tain ! de me rendre si folle

que j’en oublie parfois jusqu’à mon nom ?

Et je deviens de jour en jour… plus con !

Puis zut ! Je vais… — ici vos écuelles ! —

montrer que moi-z-aussi spirituelle,

je sais bien l’être… Allez ! Bon appétit ! »

.

Marthe en sortant du four chaud le rôti

se décida à pisser dans la sauce…

à bien cracher dans la soupe… Et sans fausse

honte ! En riant du bon air de Jésus

quand elle aura, motus et cul cousu,

distribué à chacun sa pitance

et demandé, petit air vieille France

au coin des joues, si ces parleurs divins

reprendraient pas encore un peu de vin !

Ils voudront même, ils voudront, foi de Marthe,

se damner l’âme en avalant la tarte

qu’à la façon d’Andréa Ferréol

dans La grande bouffe, elle achève fol-

lement avec ses fesses ménagères !

.

Marthe au foyer brise les étagères,

rompt les tabous, laisse siffler le gaz

et chante, yeux clos, un petit air de jazz…

Ça change un peu des mots… des fariboles…

Et bras ouverts, ça y est, elle s’envole.

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