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Le pub d’Enfield Road I

Publié le 2 novembre 2017

Il poussa de ses doigts gelés la porte vermoulue du pub et observa, dans la lumière grise du soir, la jolie enseigne : « The Swan & Hoop ». Elle donnait enfin à Enfield Road ce petit air anglais de toujours, né à l’époque où fut tracée la voie romaine enfouie sous l’artère contemporaine, un petit air bien anglais, chaud comme un morceau de tweed ou un verre de sherry, un petit air façonné par l’histoire — que lui déniaient aujourd’hui les illuminations trop cosmopolites ponctuant cette avenue antique de l’extrême nord de Londres. Certes, c’est tout enrobées de bouffées de cardamome ou de cannelle que ces illuminations étaient venues se poser en ces lieux depuis les quatre coins de l’« Empire », d’un « Empire » bien oublié… bien oublié au fond d’un buffet… — et dont il n’aurait subsisté, seules traces de l’existence de ce gros gâteau disparu, que ces exotiques miettes électriques ! Raymond Raymont s’emberlificotait dans sa métaphore et, tout en ayant l’impression d’avoir retrouvé un peu de l’Angleterre de Virginia Woolf ou d’Agatha Christie, il entra dans le pub d’Enfield Road.

L’enseigne, fraîchement repeinte, oscillant presque gaiement au gré du vent glacé, était là, dans cet ensemble décrépit, ce qui semblait de plus neuf.

L’immeuble au rez-de-chaussée duquel se trouvait le pub était une espèce de cube trapu, à la façade et aux corniches si lasses qu’un passant innocent (et bien sûr je suis une passante innocente) aurait pu se dire que toute l’authentique beauté, tout l’authentique style, ce style indéfinissable qui fait qu’un bon pub ne peut que ressembler à un bon pub, n’avait été préservé, comme la jeunesse d’un vieillard est préservée dans ses yeux, que dans cette enseigne soignée, faussement antique, purement anglaise, naïvement attachante.

Raymond Raymont repoussa non sans effort la porte de la taverne, dont les gonds sem¬blaient être en phase terminale, et il fit quelques pas à l’intérieur ; il ne s’était pas rendu compte qu’il avait failli, par ce geste brusque, me heurter le nez. Or il ne soupçonna même pas ma présence, tout à son examen de ce pub de grande banlieue, tout à cette satanée odeur de Chanel qui était venue se lover jusqu’au fond de ses narines au moment où il sortait de la National Gallery, cet après-midi : il en avait soudain humé les atomes en croisant le chemin d’une — crut-il — inconnue (mais était-ce vraiment une inconnue ?), lesquels atomes, en lui fouettant les narines en même temps que la chevelure de cette inconnue lui fouettait les épaules, avaient proustement activé en lui le levier de la pompe à souvenirs (qui donc était cette inconnue ?), avant que, d’un nouveau geste brusque de la main (une espèce de geste de chef d’orchestre), il dissipe en l’air (mais non… ce n’était après tout qu’une incon-nue… ce ne pouvait être qu’une inconnue…) ces vains fan¬tômes. Alors qu’il avait toujours eu une mémoire infaillible, voilà qu’il avait l’impression — était-ce l’âge ? — que lui échappaient de plus en plus de détails : ce genre de détails, tels un prénom ou une date, qui donnent tout leur sel aux images du passé…

Raymond Raymont refit encore son geste brusque de la main ; il examinait le pub avec minutie.

Les murs, pisseux, lépreux, étaient ornés de gravures, pisseuses, lépreuses, dont un buveur innocent (et bien sûr je suis une buveuse innocente) eût pu croire qu’elles imitaient non sans talent l’ambiance des toiles de John Constable, dont on trouvait d’ailleurs un autre écho dans les jolies décorations de ces menus objets en faïence qu’une grosse main délicate avait pris la peine, un jour, de poser entre les bouteilles d’alcool et les verres à bière.

Entre ces gravures très anglaises, il y avait, la plupart peu anglaises (quoi¬que leurs faces brutales et couturées ne leur eussent pas refusé de figurer parmi le petit peuple d’un roman de Charles Dickens), des photographies de footballeurs de Tottenham, dont les noms, aussi exotiques que les illuminations d’Enfield Road, ornaient en menus caractères les bords inférieurs de ces portraits. Le stade des Spurs ne se situait qu’à une poignée de lieues du pub, vers l’est, suffisamment proche pour que les habitants du coin s’en déclarassent des supporters naturels, des fans du premier cercle. Les fanions du club étaient d’ailleurs visibles, çà et là, derrière le comptoir, où s’alignaient, aussi étincelants que les pompes à bière ou à cidre, des dizaines de verres. Le plancher était recouvert de tapis orientaux, ou supposés tels, dont n’étaient plus identifiables que la trame et des franges aussi poisseuses que des cheveux sur le crâne d’un cadavre exhumé de sa terre grasse. Les banquettes, crevées, laissaient apparaître leur rembourrage jaunâtre ; les chaises étaient écaillées et parfois bancales, à l’instar des tables.

Or malgré cet aspect misérable, ou plutôt du fait même de cet aspect misérable, Raymond Raymont ne put s’empêcher de s’écrier, au moment où il posait son mackintosh sur l’une de ces pauvres banquettes (à quelques pouces de mon propre mackintosh) et qu’il se dirigeait d’un pas décidé vers le bar afin d’y commander une pinte (une pinte semblable à celle que bien sûr j’étais déjà en train de savourer, de la mousse plein les dents), il ne put donc s’empêcher de s’écrier intérieurement, tout en soupesant dans sa poche le bon volume de Fielding qui y reposait :

« Me voici enfin à Londres ! »

Car c’était la première fois, depuis son arrivée le matin même dans la capitale britannique, qu’il avait le sentiment d’être en mesure de prononcer, fût-ce en pensée, cette simple phrase :

« Me voici enfin à Londres ! »

— en veillant à donner leur sens le plus fort aux deux derniers mots de l’énoncé. Car aucun des quartiers irréels traversés jusqu’ici ne lui avait donné cette impres-sion, l’impression donc « d’être à Londres », si ce n’est au prix d’une sorte d’artifice, d’une sorte de mensonge. Pourtant Raymond Raymont n’était pas soudain devenu dément : il n’ignorait pas qu’il était bel et bien à Londres.

Ce qu’il avait eu sous les yeux au cours de cette très longue journée aurait pu faire l’objet de belles photographies (aussi belles que celles que j’avais eu la magnifique idée de prendre en profitant à merveille, du haut de Greenwich, un pied dans chaque hémisphère, des qualités brumeuses de cette étrange lumière bleue sur le fond de laquelle se découpait finement, minuscule à côté de l’amplitude du panorama emplissant le cadre, le profil de mon sujet), de très jolies cartes postales, de splendides affiches de voyagistes. C’était Saint-Paul… c’était Big Ben… c’était l’Embankment… c’était Piccadilly Circus… c’était Trafalgar Square… En somme… c’était... c’était Londres ! Il était à Londres ! Il y était ! Cela ne faisait pas l’ombre d’un doute.

Mais le Londres qu’il avait vu jusqu’à présent n’était pas Londres ; c’était un Londres dépourvu de vie, où les seuls gens du peuple qu’il croisait étaient des clochards, des banlieusards en navette ou des demeurés égarés. Et quant aux quartiers qu’il avait traversés après la Cité, après Islington, en remontant vers le nord jusqu’à venir buter presque contre l’Orbital, quoiqu’ils fussent indéniablement populaires et bienheureusement dénués de toute valeur touristique, aucun de ces quartiers n’avait corres¬pondu, du fait de cet exotisme tapageur, à sa représentation si romanesque, si compassée, du Londres de ses pensées — du Londres qui dans son cœur n’avait pas bougé du moindre pouce depuis quarante ans.

Or voici qu’ici, dans un pub minable d’Enfield Road, au cœur d’un quartier loqueteux qui avait tout du no man’s land grisâtre, il avait pour la première fois ressenti cette pure vibration dans le corps : elle lui faisait dire que des gens vivaient ici qu’il aurait pu croiser dans le roman de Henry Fielding qu’il transportait en poche, à côté de sa pipe en bruyère, ou dans une des chansons des Smiths dont ses oreilles s’étaient nourries pendant ce long voyage.

Raymond Raymont bâilla mais oublia aussitôt sa fatigue. Il avait posé devant lui une vieille lettre décachetée et un téléphone tout aussi démodé que cette dernière.

Ah oui… il ne l’avait pas encore lue, malgré la légère curiosité qu’elle avait éveillée en lui et qui lui chatouillait les doigts, comme des picotements auxquels on a vite fait de s’habituer et que l’on oublie vite…

Raymond Raymont n’était pas un être rongé de curiosité ; il avait appris à attendre et mettait un point d’honneur, certes compassé, à être dépourvu de toute hâte. Il tapota un petit rythme de rock sur la lettre. Un message apparut soudain sur l’écran étroit du Nokia, silencieux, Raymond Raymont détestait les bips :

« Et alors ? !

— Et alors ? Et alors… » se dit-il.

Raymond Raymont plissa les sourcils. Il avait à nouveau oublié la lettre, c’était incroyable, j’avalai de travers la gorgée de stout que j’avais justement en bouche, tapie dans mon coin du pub, une main crispée sur l’appareil photo calé entre mes cuisses. Son attention fut cependant détournée du téléphone, happée par le souvenir de ces dernières heures, si particulières.

Le grand départ avait eu lieu près de vingt-quatre heures auparavant, dans la nuit d’une mi-janvier blafarde et glaciale.

Tous criaient, pleins d’excitation ; tous hurlaient leur joie de s’en aller ; tous montaient dans l’autocar en faisant mine de se bousculer sauvagement ; tous se mi-rent à chanter en chœur des airs, des rythmes ignorés — tout féru de musique qu’il était — de Raymond Raymont. Et lorsqu’après avoir passé le barrage douanier de Calais et oublié les sil¬houettes en guenilles de ces Peaux-Rouges d’un nouveau style alignées le long des crêtes des talus surplombant l’autoroute, il s’était finalement trouvé un petit coin tranquille à bord de la malle, loin des foules, à l’écart de tout commerce, et Raymond Raymont avait eu tout le temps qu’il voulait pour écouter ses vieilles chansons à soi et picorer quelques bons chapitres de son cher gros Fielding, dont lui servait de marque-page cette lettre jaunie qu’il avait trouvée coincée au moment où il enfournait le volume dans sa poche entre couverture et page de garde et qu’il s’était juré, tout de même un peu intrigué, de lire avant la fin de la traversée mais qui n’était très vite redevenue que ce marque-page providentiel — il la lirait plus tard. Il s’était blotti dans sa bulle, pendant que ses collègues ta-paient le smartphone en échangeant des points de vue. Raymond Raymont avait eu tout le temps aussi de se représenter avec puissance cette ville si désirée que sillonnèrent un jour, quarante ans plus tôt, avant que leur trace ne s’évapore irrémédiablement, ses semelles poussiéreuses de tout jeune homme… Et où jamais, quoi qu’il en ait eu mille fois l’envie, mordu de regrets de ne pas pouvoir la satisfaire, faute de « moyens », où jamais il n’était revenu depuis lors !

Il y avait jadis tant marché, à la recherche de la pop et de la poésie qu’il idolâtrait (ce qu’il avait nommé, dans l’élan d’une conversation nourrie de stout avec Rosencrantz et Guildenstern, de la popésie, mêlant dans son enthousiasme de jeune brittophile John Keats et les Smiths), il y avait tant et tant marché, il s’y était tant et tant perdu ! Aussi la réalité de ce qu’il avait vu au petit matin, après la traversée et ces heures d’autocar, dès ces premières heures de découverte dans une espèce de brume cotonneuse qu’expliquait en partie le manque de sommeil, n’avait-elle pas été à la hauteur, ou plutôt à la profondeur, de ses grandes espérances.

Il était déçu ; et de la déception étaient nées quelques pensées noires. Si bien que la détestable pensée du printemps prochain et de ses urnes décaties refaisait jour sous son crâne… Il la chassa, de ce même geste de chef d’orchestre qu’il ferait quelques heures plus tard, dans le pub d’Enfield Road, pour chasser de son nez les résidus stériles de Chanel.

Mais voilà… L’odeur du pub, sa vétusté sale et les mines tout aussi sales des quelques usagers dont il discernait les allures patibulaires devant les reflets du bar, et qui en effet auraient été dignes de figurer dans Tom Jones ou dans un quelconque Dickens, tout cela lui avait enfin, après cette longue nuit et cette longue journée, ouvert magnifiquement les portes de son imagination et lui avait offert ce qu’il avait vainement recherché depuis son arrivée « à Londres » : une expérience authentique.

Bien sûr, les toiles de John Constable et de William Hogarth qu’il avait admirées tout à l’heure à la National Gallery avaient été aussi, à ses yeux, une manière d’expérience authentique.

La précision de ces peintures (la boue grasse, les feuillages et les ciels si nets de « La Charrette de foin » ; les attitudes ironiques des personnages du « Mariage à la mode ») l’avait précipité dans un monde d’émotion, d’où, hélas, l’avaient expulsé, à chaque fois qu’il croyait s’y être englouti, les cliquetis des appareils photographiques et les sourires à selfie que les trop nombreux visiteurs improvisaient à côté de ces chefs-d’œuvre.
Raymond Raymont avait même reçu un coup de perche d’une Asiatique maladroite et somme toute plutôt sympathique par sa façon théâtrale de multiplier les mimiques d’excuse. Il s’était ensuite fait fusiller du regard par une virago espagnole, dont il avait contourné les épaules solides pour éviter de passer devant l’objectif de son appareil avant de se rendre compte que ce qu’elle avait en point de mire c’était, hélas, hélas, sa propre poitrine débordante, ses propres narines épaisses, les boucles parfumées de sa chevelure en bataille ainsi que… la face surprise et incongrue de Raymond Raymont… qui était venue par mégarde se lover quelque part dans le cadre entre les plis du cou et cette masse capillaire parfumée au coco ! Furieuse, elle s’était alors retournée vers l’intrus et lui avait fait comprendre, dans un castillan effréné, superbement ponctué de s alvéolaires et de r archiroulés, qu’elle avait attendu una eterrrnidad, una eterrrnidad, répéta-t-elle trois fois en mimant le concept d’éternité par le déploiement de ses immenses mains aux doigts courtauds qui décrivirent des cercles dont le centre était partout autour des yeux de Raymond Raymont et la circonférence nulle part, una eterrrnidad donc avant de pouvoir enfin se prendre en photo devant cette « Charrette » et qu’à cause de lui, au vu des maëlstroms de touristes déferlant dans les salles, elle devrait à nouveau attendre une autre éternité pour que s’offre à elle une pareille opportunité, et que deux éternités à attendre pour une opportunité, ça commençait à bien faire.

Raymond Raymont s’était éloigné en réitérant des excuses grammaticalement correctes, discúlpeme, discúlpeme, et en lançant un regard de coin à la toile de John Constable, dont il n’emportait qu’un vague souvenir tout morcelé alors qu’il aurait donné tout l’or du monde pour la contempler calmement, longuement, minutieusement et l’emporter, totale, intacte, pure, avec soi.

Une scène semblable avait eu lieu devant les tableaux de William Ho¬garth.

Raymond Raymont avait suivi leur joyeuse narration en se déplaçant de la gauche vers la droite, bien que les haltes qu’il marquait devant les explications de chaque tableau parussent déjà insupportables aux autres touristes, lesquels, surpris dans leur élan, étaient venus buter plus d’une fois contre ce type en mackintosh et sans appareil photo. Puis, lorsque ce même type avait eu l’étrange lubie de se mouvoir de la droite vers la gauche, et non comme tout le monde de la gauche vers la droite, pour aller vérifier tel ou tel détail dans la première ou la deuxième toile de la série du « Mariage à la mode », il y eut comme un vent de révolte, qui, par chance, ne se traduisit que par une volée de murmures et de grimaces désapprobateurs. Là aussi, il quitta la salle sans cette impression si délicieuse pourtant d’emporter au fond du cœur les tableaux tant admirés.
Quant aux fameux « Ambassadeurs » de Hans Holbein, il n’avait fait que les apercevoir de loin, les saluant d’une petite main fataliste par-dessus les faces de cette foule de vains photographes dont il imagina, par vengeance, qu’elles feraient bientôt, d’ici quelques dizaines d’années, un joli amoncellement de crânes jaunes. Puis, il quitta le musée, bousculant, dans sa précipitation — Raymond Raymont était en retard — de rejoindre le point de rendez-vous au pied des lions de Trafalgar Square, une femme vêtue de vison et à la chevelure endiablée, dont le parfum entêtant lui resta donc dans le nez.
Il s’arrêta quelques secondes, en caressant d’une main distraite au fond de la poche de son mackintosh le Tom Jones qui y reposait, pour analyser cette odeur… cette odeur familière : un merveilleux n° 5…

Raymond Raymont en aurait donné sa pipe à couper…

Le regard perdu dans la contemplation de la flèche de Saint-Martin-des-Champs, tandis que des bulletins de vote semblaient pleuvoir doucement du ciel et lui tournoyer autour de la conscience, Raymond Raymont caressa soudain le bord de la lettre jaunie et se dit — mû par il ne sut qu’elle cause — que c’était le moment ou jamais de satisfaire sa curiosité : il voulut extirper la lettre d’entre les pages de Tom Jones au risque inouï de ne pas retrouver le fil de sa lecture, avant de se raviser et de prendre la précaution d’en écorner une, sortit la vieille lettre, la déploya et en faillit lire les lignes bleu pâle qui lui donnèrent l’impression de flotter dans l’air ensoleillé de cette jolie après-midi. Ses collègues lui faisaient de grands gestes pour attirer son attention et lui signifier qu’ils étaient déjà tous en train de partir.

J’en ai assez vu et je décide d’abandonner Raymond Raymont à son sort. Aussi, je reprends mon propre mackintosh, dépose ma propre pinte sur le zinc et me dirige insensiblement vers la porte sans que personne ne me voie ; ne s’aperçoive même de ma présence. Je progresse entre les tables et le bar comme un léger tourbillon de fumée et, en tournant légèrement la tête, je constate, non sans un plaisir malicieux, que le volume — quasi intact ! — des Méditations philosophiques a glissé de la poche de mon mackintosh et se trouve maintenant sous la banquette, juste à quelques centimètres des pieds de Raymond Raymont.

Au lieu de me peiner, cela m’a fait sourire, les destinées et les circulations des objets étant parfois curieuses ; et je quitte le « Swan & Hoop ». Je sors dans le froid en me répétant, sans que les mouvements de ma bouche n’exhalent aucune buée dans l’air glacial de ce janvier austère, que je n’ignore rien de tout ce qui va se passer.
Je ne me suis pas trompée.

Ainsi, je savais que Raymond Raymont, en savourant sa propre présence en ce pub d’Enfield Road, songerait inévitablement à cet autre pub : un pub des alentours de Leicester Square où, quelque quarante ans plus tôt, il s’était retrouvé avec les meilleurs amis de sa jeunesse, Rosencrantz et Guil¬denstern, recrus de fatigue mais transis d’une sorte de bonheur inquiet.

Et Raymond Raymont poussa un petit soupir.

C’était en 1980, c’était l’été, il faisait chaud. J’avais eu du mal à les suivre dans toutes leurs pérégrinations londoniennes, depuis les hauteurs de Highgate et de Hampstead, où ils avaient frôlé des feuillages jadis analysés par l’œil de John Constable, jusqu’aux basses bigarrures de Soho. Mon appareil au poing, je ne les avais cependant jamais perdus de vue, prenant la peine de rester attentive aux jeunes traces de Raymond Raymont, dont la légèreté évanouie le ferait bien sourire aujourd’hui…

Il déambulait, il marchait, et ses pieds semblaient à peine effleurer le sol ; le poids de ses poches (un gros livre bien difficile, une pipe en bruyère, une boîte ronde de « Early Morning ») ne ralentissait guère sa fraîche allure. Raymond Raymont regardait parfois la sueur ruisseler le long des tempes grasses de Rosencrantz, dont l’embonpoint caractéristique par ces températures peu britanniques n’était pas un avantage ; sa compréhension des textes philosophiques les plus ardus était cependant remarquable, et Raymond Raymont se demanda, bêtement, il faut bien l’avouer, s’il y avait là — entre l’embonpoint et cette sagacité — quelque rapport à établir. Guildenstern comme Raymond Raymont, sans être pour autant des anorexiques efflanqués, étaient d’allure élancée, ne comprenaient pas grand-chose à la philosophie qu’ils s’efforçaient malgré tout de lire et se contentaient de puer discrètement des aisselles.

Tous trois causaient après avoir traversé Shaftesbury Avenue, avec une sorte d’émerveillement que ne parvenait pas à ternir cette pointe d’angoisse transperçant leur cœur, de ces grappes de punks bizarres qu’ils venaient de croiser, justement sur Leicester Square, et dont, en buvant et en tâchant d’oublier Gemma, ils se remémoraient les crêtes multicolores, curieu¬se¬ment étoilées — mais (ils l’ignoraient) déjà démodées alors. 1980 !

Leurs dernières livres étaient en train de se métamorphoser en pintes, et tandis que des syndicalistes moustachus et polonais bousculaient le farniente estival depuis l’écran de télévision dans un petit coin discret, derrière le bar, Raymond Raymont avait posé au bord de la table son volume philosophique péniblement déchiffré et se dirigeait vers les toilettes, comme il est en train de le faire d’ailleurs à cet instant même quarante ans plus tard, toute philosophie abandonnée, et une poignée de kilomètres un peu plus au nord-nord-est de Leicester Square.

Juste avant que la porte des toilettes ne se referme, il avait entendu Guildenstern demander à Rosencrantz :

« Et elle a dit quoi, Gemma, avant de filer ?

— Elle a dit qu’elle allait chercher des cigarettes.

— En fait…

— En fait… elle a filé.

— Elle est partie par là, elle a tourné le coin de la rue, puis elle a disparu.

— Pfuitt.

— Et comme nous marchions à un bon rythme en direction d’Abbey Road sans nous retourner...

— Elle ne nous a pas retrouvés…

— Si bien que nous n’aurions été…

— …que trois sur le passage pour piétons…

— …si nous ne nous étions pas perdus en cherchant ce fameux passage…

— Elle ne nous a pas retrouvés…

— … quand elle est revenue sur ses pas…

— À supposer qu’elle soit revenue sur ses pas ! N’oublie pas Fairfax…

— Fairfax ?

— On l’avait croisé le matin même à Camden Town… et j’aurais juré que…

— Arrête. Ray… »

Rosencrantz ne termina pas sa phrase. Il avait vu que Raymond Raymont les observait depuis l’entrebâillement de la porte des toilettes avec ces mêmes yeux attentifs qu’aurait eus quelqu’un capable de lire sur les lèvres.

Oh ! Rosencrantz se disait, essoufflé par tous les mots qu’il venait de prononcer dans la moiteur étouffante du pub, et non sans un léger brin d’envie qui lui poignait un peu le cœur, que Ray avait cette silhouette, cette jolie silhouette que lui aurait tant voulu avoir... Difforme, la peau grasse, Rosencrantz songeait en contemplant son ami qu’il ne comprendrait décidément rien à Gemma pas plus, au fond, qu’à Ray lui-même. Qu’est-ce qu’il lui était passé par la tête, à cette demi-folle ? où était-elle passée ? Mais pourquoi les avait-elle suivis ? pourquoi avait-elle voulu les accompagner jusqu’en Angleterre ? Mais bon sang ! Ray ! qu’est-ce qu’il lui trouvait donc ? À cette Gemma ! Lui ! un si beau garçon ! Toute cette dialectique inextricable s’embrouillait dans sa tête et y tournoyait très vite. Rosencrantz fit machinalement tourner le livre de Ray comme une toupie et ne le vit pas tomber par terre, sur une espèce de tapis persan qui étouffa tout bruit.

Rosencrantz fit enfin un signe à Raymond, comme pour lui dire :

« Ce n’est rien. Va donc pisser, Ray. On en reprend une juste après. »

Raymond Raymont lui répondit d’un autre signe, referma la porte des toilettes et disparut de la vue de ses deux amis, là-bas, à l’autre bout du pub.

Lui aussi avait gardé en mémoire la face de Fairfax, qu’ils avaient croisé par le plus grand des hasards en remontant les escaliers du métro de Camden Town.

Ç’avait été une apparition tellement furtive qu’il avait cru être victime d’une illumination. Or c’était Fairfax ! Son cœur s’était arrêté un quart de seconde, le cœur de Raymond Raymont. Que faisait-il ici, ce Fairfax ? À Camden Town !

Quant à Gemma, elle ne s’était même pas retournée. Et Raymond Raymont n’avait osé lui demander (de peur de la réponse) si elle aussi elle avait remarqué cette présence surprenante. Rosencrantz et Guildenstern étaient si excités, eux, à l’idée d’aller fouler le sol de Camden Town et d’en humer l’odeur de musique et de bière tiède, qu’ils n’avaient sans doute rien vu, songeait Raymond Raymont — il se trompait, de la même façon que ses deux amis se trompaient en supposant que Raymond Raymont n’avait pas remarqué la présence de Fairfax.

Au moment où la porte des toilettes claqua, ce fut cependant la tête ronde, nette et pâle de M. Pop que Raymond Raymont revit en flash, se substituant sans aucune raison à celle de Fairfax. Raymond était positivement incapable, tandis qu’à dix pas de l’urinoir il commençait à déboutonner précipipitamment la braguette de son « 501 », de s’expliquer pourquoi c’était pré¬cisément la face ancienne de M. Pop qui venait de lui apparaître sous son crâne.

Guildenstern et Rosencrantz entre-temps se remémoraient avec dépit la tête de leur ami à l’instant pile où, tournant la tête pour essayer de savoir d’où pouvait bien venir cette magnifique odeur de Chanel, ses yeux avaient croisé six mois auparavant, vers la fin de l’hiver, les yeux trou¬blants de Gemma.

Raymond Raymont n’en revenait pas ! Jamais il n’aurait cru que d’aussi beaux yeux puissent exister sur terre ! Il était ensorcelé. Jamais il ne cesserait de penser à cette fille, cette fille lui coupait le souffle, il en était envoûté. Et dire qu’il avait fallu le hasard de ce bistro où — sous mes yeux — ils s’étaient retrouvés, Guildenstern, Rosencrantz et lui, Raymond Raymont, pour esquisser à grands traits leur futur voyage en Angleterre ! Sans faire aucun cas de ma petite présence bien dissimulée, Raymond Raymont attendait ses amis en essayant de comprendre quelque chose au volume philosophique qu’il avait acheté sur un coup de tête, parce qu’il en avait entendu parlé au détour d’une leçon. Il m’avait un peu vue, m’avait gratifiée sans chaleur ni tendresse d’un anonyme « Salut ! Comment ça va ? » avant de se plonger dans son texte. Rosencrantz et Guildenstern étaient enfin arrivés.

J’étais sortie, avant de revenir en tapinois.

Gemma, qui était pour quelques minutes encore une inconnue, était venue s’asseoir, juste derrière eux, enrobée de son odeur ensorcelante ; et par le plus grand des hasards, Gemma avait, comme moi un peu plus tôt, une limonade en main à défaut d’avoir les mêmes yeux… En entendant les noms de Piccadilly Circus, Soho ou Charing Cross Road, Gemma ne put s’empêcher d’entrer dans leur conversation (avec ses yeux magnifiques, avec un sourire magique que je n’ai cessé de lui envier). Peu de temps après, Raymond Raymont, attiré par sa bouche — elle aussi, hélas, très belle — comme par un aimant irrésistible, Raymond Raymont l’embrassait goulûment au nez de Guildenstern et à la barbe de Rosencrantz. La limonade que je n’avais pas finie roula par terre, bousculée par leur fougue, tandis qu’entre deux baisers, Raymond Raymont invitait cette Gemma à se joindre à leur bande ! Ils partiraient dans moins de six mois, ils partiraient pour l’Angleterre, juste après ces examens qui allaient mettre enfin un terme à leurs « humanités ». Ce serait si bien qu’elle les accompagne ! Non ?

Ce mot d’« humanités » me fait encore sourire — cette petite ironie un peu jaune dont je ne sais me départir et qui me surprend malgré moi, me tenant irrémédiablement à l’écart du monde.

Or, je constatai aussitôt que ce mot aussi usé qu’un vieux morceau de savon, ils l’avaient utilisé sans rire tous les quatre, Gemma comme Rosencrantz, Guildenstern comme Raymond Raymont, avec une vraie naïveté, comme s’ils croyaient sans réserve en somme à la fausse vérité de ces quatre syllabes. Une passion les rassemblait, une même foi fébrile dans la réalité de cette fiction (les « humanités »), les unissait : ils arrivaient tous les quatre au bout de leurs « humanités », plus humains sans doute que six ans auparavant… Tous quatre se ressemblaient à s’y méprendre, presque. La seule distorsion visible, au fond, c’était la réaction de désarroi que je pus discerner dans les regards de Guildenstern et de Rosencrantz lorsqu’ils eurent compris que leur trio était en fait devenu un quatuor : qu’est-ce que Ray pouvait bien lui trouver, à cette fille ? qu’est-ce qu’elle allait venir faire avec eux de l’autre côté de la Manche ? Comment lui faire comprendre que c’était une mauvaise idée ?

C’est à ce moment-là qu’une exclamation tonitruante déchira l’atmosphère enfumée du bistro.

« “Humanités” ! “Humanités” ! Ha. Voyez-vous ça ! Ha. Ha. Ha. »

Je remarquai aussitôt d’où venait cette exclamation, portée par les serres d’un cynisme des plus altiers.

Fairfax.

Accoudé au comptoir, Fairfax avait suivi la conversation de ce quatuor impromptu et s’était permis de leur renvoyer, avec un soupçon d’agressivité, la niaiserie de leurs propos. Je partageais pleinement cette analyse et je fus épatée, je l’avoue sans fausse honte, par cette brillante attaque. Il y avait dans la note violemment ironique, soulignée par la répétition plate et sans exclamation de l’interjection « ha », une vraie remise en cause de ce qu’étaient en leur for intérieur, sans même qu’ils en aient la moindre idée, Raymond Raymont et ses trois amis (« trois » amis puisque Gemma, depuis l’instant où elle était entrée brutalement dans l’existence de Raymond, devait elle aussi bénéficier de cette appellation d’« ami »).

Le cynisme est une ironie qui détruit, parfois pour le seul plaisir. Fairfax.

Vêtu d’une veste de lin, dix ans de plus que les autres habitués du bistro, barbe soigneusement taillée, mais avec un tatouage presque discret sur le poignet gauche (la large silhouette bleue d’un orme), Fairfax détonnait quelque peu dans ce jeune en¬vironnement.

« Vous n’aimez pas ce mot ? C’est ça ? Il vous dérange ? Il vous dérange ! Il est trop humain pour vous ! » lui dit Raymond Raymont, avec encore plus de niaiserie que celle dont il avait fait preuve involontairement en prononçant quelques instants auparavant le terme incriminé.

« Trop humain… Oui… ce doit être ça… disait Fairfax. Un héritage fallacieux de la technicité du monde moderne… coupable de tant de crimes…

— Laissons tomber, dit Guildenstern avec la même niaiserie, lui qui ne supportait pas de ne rien comprendre à ce qu’on lui disait, laissons tomber ce triste sire. »
Fairfax partit d’un petit rire saccadé, un rire sans exclamation, un rire comme une vilaine toux.

Guildenstern, Rosencrantz et Raymond Raymont haussèrent les épaules et se tournèrent vers leurs bières. Gemma avait gardé quelques secondes de trop son regard dans le regard de Fairfax, elle paraissait troublée.

Jamais elle ne reparlerait de lui dans les jours et les semaines qui suivraient cette rencontre inopinée ; mais quand le hasard d’une conversation sur l’école ferait en sorte qu’elle se retrouverait presque dans l’obligation, faute d’autres mots, d’utiliser les quatre syllabes « hu-ma-ni-tés », elle ne le ferait désormais que moyennant une intonation bizarre, une accentuation moqueuse laissant clairement entendre qu’elle avait pris ses distances avec ce concept flou. Il était évident, pour quiconque eût voulu comprendre pourquoi une telle modification avait eu lieu dans l’esprit de Gemma, que la cause en résidait dans l’intervention intempestive de Fairfax : la flèche cynique qu’il avait décochée l’avait fait réfléchir et l’avait poussée à réviser l’emploi innocent qu’elle avait toujours eu jusque-là, à l’instar des trois autres, de ce mot coupable.

Eux n’avaient pas relevé la moindre bizarrerie dans sa façon de parler, tout à la préparation fébrile de leur grande aventure d’outre-Manche. Ils s’étaient détournés de Fairfax, en avaient oublié jusqu’à l’existence ; et ils évoquaient avec désir, quand ils se retrouvaient, le tracé du métro londonien.

Ils s’y voyaient déjà !

Ils discernaient jusqu’à leurs propres faces derrière les vitres des voitures ! Sans oublier aussi celle de Gemma — comme s’ils l’avaient toujours connue, comme si Raymond Raymont avait toujours été amoureux d’elle, comme s’ils avaient oublié la réticence qu’elle leur inspirait à tous deux — Rosencrantz et Guildenstern. Raymond Raymont hésitait un certain temps avant de s’embarquer dans cette voiture imaginaire, il regardait sans la voir réellement la cocarde émaillée de la station de métro tandis que la voix de Fairfax, qui avait disparu depuis si longtemps de leur existence, revenait soudain lui traîner dans la gorge un peu comme un grain de pous¬sière. Puis, lui aussi était monté à bord et il s’était laissé aller à rêvasser définitivement, en énumérant les noms des stations. Le grain de poussière avait disparu.

Raymond Raymont n’était plus désormais qu’à quelques pouces de l’urinoir, il ne savait toujours pas pourquoi la tête de M. Pop flottait comme un ballon à l’hélium autour de ses tempes, il fouillait d’une main fébrile l’intérieur de son caleçon. L’angoisse un peu freudienne de n’y rien trouver commençait à l’étreindre. Et puis soudain…

Un souvenir de M. Pop se déroula à toute vitesse dans sa tête, petit film qu’il se serait bien projeté en quatrième vitesse dans l’obscurité douillette de son intimité. Petit film à l’ancienne dont il entendait déjà le bruit caractéristique des bobines.

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