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littérature et désir

Publié le 26 mai 2019

La littérature, si elle existait, serait un objet de désir pour un jeune. Ce n’est pas un mot en l’air. Le désir a partie liée avec l’intimité la plus profonde, il est capable de mobiliser de l’énergie, fût-ce de la répulsion, plus que tout autre enjeu. La littérature puise dans l’imaginaire et dans l’énergie pulsionnelle de chaque lecteur. Indépendamment de son aura symbolique (valence positive — je lis : regardez-moi / valence négative — la lecture : pédanterie), qu’il faut traverser parce qu’il ne s’agit pas du noyau de sa signification profonde, elle est une source de force.
Son évincement plus ou moins organisé de l’enseignement n’est pas le fruit du hasard. Il s’agit pas d’une inattention philistine. Naguère, je le croyais, me disant qu’il n’y a tout simplement pas de gens « cultivés » (mais que veut dire ce terme ?) dans les sphères administratives d’où nous dépendons. Mais à y bien réfléchir, ces cercles d’incultes qui se répètent à chaque échelon d’un pays, puis de l’Union européenne tout entière (puisque l’éviction de la littérature, par exemple, de l’enseignement des langues modernes, au nom d’une logique de communication, se décide, reçoit son impulsion au niveau de l’OCDE), sont si nourris, si denses, si peu sensibles à la critique de types de mon genre, que cela ne peut être le fruit du hasard. Le goût de la littérature est minoritaire, certes, mais ce n’est pas parce qu’il est minoritaire qu’il est une sorte d’artefact résiduel qu’on aurait oublié dans un coin. La littérature est un laissé-pour-compte de la politique de l’enseignement : on refuse d’en prendre livraison parce qu’elle ne convient pas, comme on dit d’un produit restant, pour cette raison, en magasin. Il y a une volonté délibérée — sournoise, parce que peut-être jamais formulée explicitement ; parce que peut-être induite inconsciemment par le jeu socio-économique auquel nous obéissons — de la retirer de ce jeu. Elle charrie du désir, elle nourrit l’imaginaire, mais ce n’est à chaque fois pas le « bon » désir, le « juste » imaginaire : le risque existe qu’elle fasse de chaque individu un rebelle potentiel ou, plus simplement, un monstre sans moralité (Céline, Duvert). On oublie que le désir libère, et peut rendre heureux.
Exemple du gay, qui trouve dans la littérature le modèle qu’il n’a pas autour de lui dans la « vraie » vie (cf. Un savoir gai de William Marx, pp. 108-122). La vie de la fiction lui donne l’occasion de se trouver enfin un miroir. Il en irait de même pour tout autre type de lecteur. Les récits offriraient s’ils étaient lus, s’ils étaient goûtés, des phantasmes permettant à un jeune de s’identifier, de trouver à nouer un dialogue, fût-ce avec un interlocuteur purement imaginaire, au lieu de rester terriblement seul.
Cette impulsion âpre du désir déviant, déviant de la mécanique socio-économique majoritaire, est gommé par la loi de neutralisation des rugosités ou des désordres de toute sorte, une loi dont l’effacement de la littérature est le ressort. Car la littérature est un vecteur efficace pour tout désir. Sans elle, l’école s’assure ainsi de produire de futurs adultes interchangeables, aux désirs normalisés et commercialisables.
Jadis on censurait. On se rend compte aujourd’hui que la censure, c’était encore respecter ce qu’elle vilipendait — le reconnaître dans son idiosyncrasie. Aujourd’hui, on ne censure plus, ce serait trop immoral : on évacue, tout simplement, on efface.

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